• Chapitre 8

    Chapitre 8

  • 8



    [Drizzt] C'est comme si quelqu'un avait coupé net le fabuleux élan qui avait impulsé la Nébuleuse jusqu'à présent. Yavait de la vivacité, de l'ambition et de la jovialité. Yen avait même plein les cales, ça débordait de tous les côtés. Le vaisseau pullulait de vie et la vomissait par tous ses orifices. Et tout d'un coup, plus rien. Ils sont tous là à maugréer leurs humeurs, à penser trop fort et à parler trop bas. Ils ruminent leurs inquiétudes. Jilal en rigolerait sûrement s'il pouvait sortir de sa torpeur vénéneuse ne serait-ce que quelques minutes. Il a été con de faire ça. Il a été con, parce que ça a eu un impact considérable sur tous les autres. Tout le monde ici a envie de croire qu'on pourra être un noyau de vie, un nœud de courage. Des Corsaires, bordel, des sillonneurs du Dehors dignes de ce nom. Et voilà que tout est remis en question ! Et voilà que l'équipage est boiteux. Il faut qu'ils dépassent ça. Parce que sinon, c'est toute la structure qui s'englue.

    Mais ça, c'est pas mon problème. Moi, je dois soigner le gaillard. Et il est mal en point. Il a un poison sacrément coriace qui lui court dans les veines et qui s'applique à ronger impunément chaque particule de sa chair. Le venin, c'est la pire des saloperies. Une fois qu'il est venu t'infester de sa petite rengaine pernicieuse, impossible de l'empêcher de faire sa sale besogne et d'aller courir dans tout le reste de ton corps pour le tuer doucement. D'ailleurs ça m'étonne que Jilal soit toujours en vie. Il est plongé dans un de ces comas sournois et indécis. Entre la vie et la mort. Impossible de savoir quand il pourra se réveiller. C'est sans doute mieux comme ça. Je sais pas si j'aurais su lui faire comprendre qu'il avait sans doute plus que quelques heures devant lui. Je sais pas comment il aurait réagi. S'il doit mourir, mieux vaut qu'il se démerde pour le faire tout seul sans les conseils de personne.

    Je ne sais pas ce qu'il va advenir de lui. Pour le moment son corps est inerte. Comme une grosse bestiole gisant là, dans la salle de soins. Mais je ferai tout ce que je peux. Pas par empathie, mais par dévotion. Parce que j'ai foi en notre équipage, et que je crois au langage de survie du corps.

    Même à un crétin qui tenterait de planter son couteau dans le cœur de son voisin et qui, dans le feu de l'action, entaillerait son propre doigt, même à celui-là, je lui mettrais un pansement.



    [Jinko] La vie à bord suivait son cours. Mais plus de la même façon. Un genre de malaise avait pris l'équipage, une nausée collective qui nous avait tous atteint, et la cause de tout cela était limpide : aucun d'entre nous n'appréciait Jilal.

    Si la gouaille avait piqué Elke, qui avait su gagner la sympathie de tous, sans doute tout le vaisseau se serait-il démené, encouragé et serré les coudes pour surmonter cette rude épreuve. Si ç'avait été Elke, alors tous seraient allés la voir, tous les jours, tous se seraient enquéris de son état de santé auprès de Drizzt, et cela aurait généré des discussions passionnées et pleines d'espoir à table. Si ç'avait été Elke, l'accident nous aurait ressoudés et nous aurait unis plus que jamais. Mais il n'en avait pas été ainsi. L'accident avait frappé là où nous étions vulnérables et avait mis en évidence ce problème : nous n'étions pas un groupe uni, et n'avions rien de la grande famille que le Ministère se plaisait tant à nous dépeindre avant le départ. Depuis que Jilal avait perdu connaissance et gisait dans la salle de soins, un étrange malaise avait gagné l'équipage.

    Il était impossible d'éviter le sujet, mais difficile de l'aborder sans retomber systématiquement sur les mêmes réflexions, et la situation était préoccupante. Au repas de midi de ce jour-là, lendemain de l'accident, Neith arriva à table avec des nouvelles.

    - On vient d'avoir un entretien avec le Ministère, le capitaine, Drizzt et moi, annonça-t-il.

    C'était presque devenu une habitude. Neith, de par son statut d'émetteur, était le colporteur d'informations à bord. Toutes les têtes se tournèrent vers lui.

    - On a évoqué la possibilité de revenir à Arrakas pour qu'il puisse bénéficier des soins nécessaires le plus rapidement possible, annonça-t-il à l'assemblée qui buvait ses paroles comme s'il s'agissait de la plus savoureuse des liqueurs. Après tout, on n'en est qu'à une dizaine de jours, alors que trois semaines nous séparent encore d'Amskin.

    - Et ? Qu'est-ce qu'ils ont répondu ? s'enquit Beo.

    Le visage de Neith se tordit dans un rictus amer.

    - Que l'on ne pouvait pas se le permettre. Et que, par ailleurs, ils étaient persuadés que Jilal allait tenir jusqu'à Amskin. Ils ont dit qu'une fois là-bas on pourrait le soigner et qu'il pourrait repartir sans aucun souci.

    - Bordel, c'est pas croyable ! explosa Hakks. On a un membre de l'équipage suspendu entre la vie et la mort et ils veulent qu'on continue à faire notre petit commerce comme si de rien n'était ?

    Des grognements de protestation commençaient à se faire entendre à table. Tous étaient indignés par cette mesure du Ministère.

    - Allons, calmez-vous ! intervint Nabion. Je vous rappelle que le Ministère suit les équipages de Corsaires depuis de nombreuses années, ils sait très bien ce qu'il convient de faire ou non. Par ailleurs, Neith a oublié de mentionner un élément de notre conversation (tout en disant cela, Nabion fusilla l'émetteur du regard, qui reporta aussitôt l'attention sur son assiette). Apparemment, un cas semblable a eu lieu il y a quelques années et le Ministère insiste sur le point que Jilal ne court pas de réel danger. Il est peu probable qu'il sorte de son coma avant notre arrivée à Amskin, cependant rien n'indique qu'il puisse y perdre la vie et...

    - Mais on s'en fout ! reprit Hakks, n'hésitant pas à couper la parole au capitaine. Ils sont pas médecins, qu'est-ce qu'ils en savent ? Ils sont bien mignons, les gars du Ministère, mais ce ne sont que des putains de traceurs qui nous suivent sans avoir la moindre idée de ce qu'on vit ! C'est pas avec une conférence radio par jour qu'ils vont pouvoir se rendre compte de ce qui se passe réellement à bord ! On est dans une situation critique qui mériterait qu'on suspende immédiatement toutes nos activités. Il s'agit pas de profit, là, merde, il s'agit d'une vie humaine !

    - Pauvre Jilal... ajouta Beo, approuvé par les autres.

    - Certes... mais... euh... personne ici n'a rien à redire aux ordres du Ministère, pas même moi... alors...

    La phrase de Nabion se perdit dans le tumulte qui avait éclaté dans le réfectoire. J'observai le capitaine se mordre la lèvre inférieure tandis que des débats étaient lancés un peu partout autour de la table. Un semblant de calme revint lorsque Täher se leva avec vacarme.

    - Mais arrêtez de vous prendre pour des justiciers, tous, merde !

    Tout le monde se tut et Täher poursuivit, le regard enflammé par une étoile de colère.

    - Bien sûr, c'est facile de se découvrir un grand cœur pacifiste et engagé dans un moment pareil ! Mais putain, tout le monde ici sait pertinemment que Jilal nous exècre tous ! Ça ne sert à rien de jouer les équipages unis et solidaires et de faire comme si on s'aimait éperdument les uns les autres, on sait très bien que c'est faux ! Qui avait témoigné ne serait-ce que d'une once de sympathie envers Jilal avant son accident, hein ? Personne !

    S'ensuivirent quelques secondes de silence, durant lesquelles aucun n'osa prendre la parole.

    - Mais Täher... finit par déclarer Lao. Ce n'est pas vraiment de ça qu'il est question.

    - Bien sûr que si ! protesta la pilote, qui, maintenant plus que jamais, semblait être un fauve, sauvage et indocile. C'est même exactement de ça qu'il est question ! A quoi ça sert de jouer la comédie plus longtemps ? J'en ai marre d'entendre parler de cette affaire. Toujours les mêmes remarques, toujours les mêmes opinions, sans jamais trop se positionner, sans jamais trop en dire. Ceux qui plaignent Jilal et se lamentent sur son sort ferment leur gueule parce qu'ils savent qu'il a fait exactement ce qu'il ne fallait pas faire et qu'il a mérité ce qui lui arrive, et ceux qui ont envie de crier au monde entier que de toute façon, ce type n'est qu'un connard, ferment leur gueule aussi parce qu'ils savent que ce serait mal vu de l'incendier étant donné l'état critique dans lequel il se trouve ! Résultat : tout le monde en parle à voix basse, mais personne ne dit rien ! Et tout le monde essaie de faire croire qu'on est un groupe solide, aimant et uni, et qu'on va affronter ça tous ensemble. Mais c'est pas ça la vérité, bordel. La vérité c'est qu'il nous sort par les trous de nez à tous, inutile de se voiler la face. Ça me dégoûte, cette fausse compassion dont on fait preuve.

    - Mais ça ne change rien à ce qui est en jeu, ça, Täher, fit remarquer Elke. Ce qui compte c'est...

    - Mais bien sûr que si ! reprit Täher sans laisser à Elke le temps de finir sa phrase. Ça change tout, au contraire ! Ça change qu'on sait au nom de quoi on proteste, ça change qu'on devient cohérents dans nos esprits et dans nos actes, et qu'on va de l'avant en arrêtant de se voiler la face ! Alors on va affronter l'accident de Jilal, on va affronter ces enfoirés du Ministère, et pas parce que « oh mince, c'est quand même triste ce qui nous arrive », mais parce qu'on est un groupe, putain, et qu'on doit être capable d'analyser les choses collectivement, et pas se faire sa petite opinion chacun dans son coin. J'ai aucune confiance envers le Ministère, mais je suis sûre qu'ils sont capables de tout faire foirer si on décide de leur désobéir et de revenir à Arrakas. Alors on va faire ce qu'ils nous disent. On va aller à Amskin, on va faire attention à ce que Jilal y arrive en vie, et on va faire le point sur tout ça. Mais ça suffit, assez de fausses intentions et de discours mielleux. Si on veut être un véritable équipage, il va falloir commencer à être sincères les uns envers les autres, et avec nous-mêmes.

    Le visage de Täher avait pris une teinte cramoisie, et elle avait récité sa tirade d'une traite, comme si ses mots menaçaient d'exploser et qu'elle devait s'en délester au plus vite. Elle semblait sur le point d'ajouter autre chose, mais finit par refermer sa bouche qu'elle avait gardée grande ouverte, baisser les yeux, et se rasseoir. Personne ne fit aucun commentaire, et un lourd silence s'installa autour de la table. L'air de rien, les mots de Täher avaient fait mouche, et lorsque nous quittâmes le réfectoire ce jour-là, nous n'étions plus tout à fait les mêmes.



    [Täher] Personne n'avait protesté lorsque j'avais laissé éclater mon indignation à table. Personne ne m'en avait reparlé non plus (ou personne n'avait osé?). A peine sortie du repas, je m'étais hâtée de regagner la cabine de pilotage afin de canaliser toute la pression que je sentais peser sur mes épaules sur mon gouvernail, lequel semblait prendre un malin plaisir à grincer à tout va, en écho à mon esprit tourmenté.

    La vérité, c'était que cette affaire m'oppressait terriblement. Je pensais chacun des mots que j'avais prononcés tout à l'heure, mais j'avais regretté ma prise de parole dès l'instant suivant. J'étais en pleine révolution intérieure, chamboulée par l'accident, et tout ce que j'avais trouvé de mieux à faire, c'était de balancer tout ça à la tronche des autres membres de l'équipage. Non, décidément, ce n'était pas comme ça que j'imaginais les choses. La pression que je ressentais s'était accumulée, encore, encore et encore. Et j'avais tout laissé éclater, là, comme ça, devant mes camarades, sans pouvoir retenir mes mots, sans même en avoir l'envie. Encore une fois, j'avais cédé à mes impulsions. A croire que c'était quelque chose de récurrent, chez moi. Fallait bien le reconnaître, j'étais incapable de fermer ma gueule.

    Je poussai un soupir et pris ma tête entre mes mains. J'avais du mal à comprendre pourquoi toute cette histoire m'affectait à ce point, moi qui habituellement savais faire preuve de sang-froid. Mais l'image de la veille ne semblait pas vouloir se déloger de mon crâne. Je revivais constamment la scène. Moi, joyeuse, souriant comme une gamine à laquelle on aurait offert un beau jouet, m’entrelaçant avec la gouaille. Le visage crispé de Jilal. La détonation. Son corps tressautant, les spasmes qui parcouraient son corps avec une violence inouïe. L'écume blanche qui lui était venue aux lèvres. J'avais beau faire mon possible pour regarder tout ça d'un point de vue objectif - pourquoi est-ce qu'il avait fait ça, bordel ? C'était d'une stupidité affligeante -, Jilal avait tout de même agi ainsi en espérant me protéger. Et ça, je n'arrivais tout simplement pas à l'encaisser. L'idée effroyable qu'il puisse y rester ne me lâchait pas. Le pire dans tout ça, c'était qu'à moi non plus, Jilal ne m'inspirait aucune sympathie. La rage qu'il semblait porter en lui m'avait toujours laissée dubitative et perplexe, mais jamais je n'avais cherché en savoir plus à son sujet. C'était quelqu'un qui ne donnait pas envie d'aller vers lui, point final. Et là, il allait mourir.

    A force de tourner en rond en ressassant ces lugubres pensées, je finis par sentir une impérieuse nécessité de sortir de cette cabine et de marcher un peu. Comme je ne tenais pas non plus à tomber sur l'un de mes équipiers et à affronter les regards des autres, j'évitai soigneusement de me rendre sur le pont et décidai d'aller en salle de soins, où se trouvait Drizzt, sans doute en train d'examiner Jilal et de faire son possible pour le sortir de ce mauvais pas. Drizzt. Notre second était d'une neutralité déconcertante à tout point de vue, mais on pourrait en dire ce qu'on en voudrait, il était certainement le seul à bord à ne jamais porter de jugement sur quoi que ce soit et à ne jamais s'impliquer, que ce fût dans une querelle ou dans un débat passionné. Il était plus objectif et plus rationnel que quiconque, et c'était en cet instant ce dont j'avais le plus grand besoin.

    Lorsque j'entrai dans la salle, il me salua d'un bref hochement de tête.

    Jilal était là, perdu au milieu de ses draps. Les yeux clos, sa respiration était si faible qu'elle en était presque imperceptible. Je m'avançai doucement.

    - Comment va-t-il ? m'enquis-je.

    Drizzt marqua quelques instants de silence avant de me répondre.

    - Il est faible. Le poison paralyse son corps, on pourrait lui trancher un bras qu'il ne réagirait même pas. Il doit être en train de faire des rêves délirants, comme les fiévreux.

    Je me mordis la lèvre inférieure. Jamais Jilal n'avait semblé plus vulnérable qu'à présent.

    - C'est pas évident pour le nourrir, reprit Drizzt. Beo me donne chaque jour plusieurs sachets d'aliments réduits en poudre, que je dois ensuite diluer dans de l'eau et lui faire avaler doucement pour qu'il ne s'étouffe pas. Un vrai chérubin. Inutile que je te donne les détails quant à l'évacuation de ce qu'il ingère. Il est très mal en point, mais pour l'instant, il tient le coup, on dirait.

    Il était difficile de croire Drizzt sur parole. Jilal avait revêtu une pâleur effrayante et rien ne semblait attester que la vie habitait encore ce corps. On aurait dit un mort. Un putain de macchabée qui faisait mine de respirer.

    Je tentai de maîtriser les émotions contradictoires qui m'envahissaient à la vue du corps du mousse. C'était si déstabilisant de le voir là, comme ça, lui qui avait toujours crié haut et fort que même la pire des tempêtes ne le ferait pas flancher.

    - Hé, t'inquiètes pas, petite.

    Drizzt me regardait maintenant, inexpressif, comme toujours. Quelqu'un d'autre aurait sans doute posé sa main sur mon épaule en signe de soutien, lui se contentait d'être là, de me regarder et de me parler.

    - T'as pas grand chose à voir dans tout ça, en fin de compte. Ça ne sert plus à rien de se morfondre maintenant. On en est là, on va faire ce qu'on peut pour arranger les choses. Et au passage, peut-être que quand il se réveillerai il réalisera sa connerie et que ça le fera réfléchir un peu.

    Je tiquai à ces mots.

    - Tu penses qu'il va se réveiller ? marmonnai-je, peinant à masquer les tremblements de ma voix.

    Drizzt haussa les épaules.

    - C'est encore trop tôt pour le dire. Seul le temps nous l'apprendra. Mais pour le moment, il s'accroche, c'est ce qui compte. Il est coriace, le gaillard. N'importe qui aurait déjà succombé, mais lui il est toujours là. Il a ses chances.

    J'acquiesçai et laissai mon regard se perdre dans le vague.

    - Merci, murmurai-je.

    Pourvu que tout se passe bien. Pourvu que tout se passe bien.



    [Beo] Heureusement qu'y avait la bouffe pour se changer les idées, quand même. Tchac, tchac. Deux coups de couteau. Un cuisseau de boltugue. Tchac, tchac. Une salade de lurrhés. Une petite sauce de mon cru.

    Et puis mon petit hublot, aussi, celui qu'était juste en face du four et qui me permettait de regarder là-bas, Dehors, où des paysages de plus en plus bizarroïdes se déroulaient sous mes yeux. Ils rythmaient mes journées, ces paysages, avec leurs reliefs biscornus, leurs arbres tordus, leurs créatures étranges. J'aimais bien ça, moi. Je m'offrais des petites balades visuelles, comme ça, et j'avais même pas le temps de me rendre compte des heures qui s'écoulaient que la viande était déjà enfournée. Sacré p'tit monde, farouche et sauvageon. Ça fleurait bon l'aventure, malgré tout.

    Je fus tiré de mes pensées par le grincement caractéristique de la porte (faudrait que je pense à arranger ça un de ces jours). Je me retournai. Tokus ! Bah dis donc, plus le temps passait plus j'avais de visites improbables dans les cuisines.

    - Salut mon gars, le saluai-je en souriant. J'peux faire quelque chose pour toi ?

    - Oh, je... non non, en fait je suis venu voir si je pouvais te filer un coup de main.

    Interloqué, je laissai quelques secondes crépiter ma poêlée d'herbes aromatiques et de champignons déjà bien trop rissolés. Il avait pas l'air dans son assiette, le chasseur.

    - Bah, si tu veux tu peux ranger un peu tout le bordel que j'ai foutu, enfin ne t'embête pas hein, je peux le faire.

    Comme s'il tenait obstinément à m'aider, Tokus ne prit pas ma remarque en compte et se mit à manipuler mes ustensiles, à les soulever, les soupeser, les ranger un peu n'importe où, les rincer, les faire s'entrechoquer... Y avait quelque chose qui ne tournait pas rond chez lui, décidément ! Lorsqu'il eût fait tomber pour la troisième fois la même casserole, après s'être légèrement brûlé en s'approchant trop près du four, je me décidai à intervenir.

    - Hé, du calme, du calme... susurrai-je.

    Tokus ne semblait pas dans son état normal. Lui qui était d'ordinaire si jovial et dynamique, il semblait en proie à une grande confusion et il lui était presque impossible d'aligner trois mouvements cohérents. Il semblait tout vouloir faire trop vite, sa démarche était précipitée, désarticulée. Mais qu'est-ce qui lui arrivait donc ?

    - A ce rythme là, tu vas me casser toute ma vaisselle, fis-je en riant.

    Tokus fit une tentative de sourire, qui échoua lamentablement.

    - Allez, dis-moi, qu'est-ce qui te tracasse ?

    - Rien, je... bredouilla-t-il. Je voudrais juste pouvoir faire quelque chose à bord de ce maudit vaisseau, bordel ! Faire mon boulot, c'est tout. C'est tout.

    Je levai un sourcil.

    - Justement, ça c'est pas ton travail, c'est le mien, remarquai-je. C'est très gentil à toi de vouloir me filer un coup de main mais j'avoue que je ne comprends pas trop... C'est à cause de l'accident de Jilal ?

    Ma question était stupide, en y repensant. Le regard que me lança Tokus me fit regretter de l'avoir posée.

    - Quoi d'autre ? maugréa-t-il. Tout est à cause de l'accident, tout. Tout ce qui se passe sur ce vaisseau depuis hier découle directement de ça. Me dis pas que tu t'as pas réalisé ?

    Le ton de Tokus en était presque agressif. Il sembla s'en rendre compte et eut l'air gêné.

    - Excuse-moi, c'est pas de ta faute. Ça me travaille, tout ça...

    - … Bah ouais, je vois ça ! m'exclamai-je. Moi qui croyais qu'vous riiez de tout, toi et Hakks, on dirait que j'avais tort finalement.

    - Oh, Hakks il s'en fiche, ça lui pose pas plus de problèmes que ça à lui.

    - Mais enfin, de quoi tu parles ? Explique-moi ! demandai-je. Je comprends que tout le monde soit un peu chamboulé, mais pourquoi est-ce que ça te rend nerveux à ce point ?

    Tokus leva les yeux vers moi, interloqué.

    - Mais tu comprends pas ? fit-il sur un ton que je ne lui connaissais pas.

    Il laissa s'écouler quelques secondes.

    - C'est de ma faute, tout ça, Beo ! C'est de ma faute bordel !

    - Hein ? Comment ça ?

    - C'est moi qui ai proposé à tout le monde de monter sur le pont ! Je comprends toujours pas pourquoi j'ai fait ça d'ailleurs... je le savais parfaitement, en plus, que les gouailles étaient vénéneuses, j'aurais pas du vous demander de venir les voir, je...

    Il déglutit péniblement.

    - Je sais pas, j'ai pas suffisamment mis les autres en garde. C'était vraiment trop con de ma part. Je croyais que ça allait faire plaisir aux autres, et puis moi ça m'amusait, et... putain, j'ai vraiment été con.

    Tokus semblait désespéré. Comme c'était étrange de le voir dans cet état, lui qui s'était toujours débrouillé en toute situation pour remonter le moral des troupes. Si même lui avait perdu tout optimisme, alors où allait cet équipage, c'est ce que je me demandais !

    - Attends, attends, marmonnai-je. Comment tu peux penser ça ? Tu nous a prévenus, voyons, et je sais ce que je dis, j'étais présent dans la salle quand Hakks et toi vous êtes arrivés. A vous deux vous nous avez fait cette proposition, qui était des plus intéressantes, et vous nous avez bel et bien mis en garde ! Tu n'as rien à voir là-dedans. C'est pas toi qui a tiré sur cette gouaille à ce que je sache ? Bon. Tu n'as absolument rien à te reprocher.

    - Non, tu ne comprends pas. Si Hakks et moi on n'avait pas pris l'initiative de vous amener sur le pont, rien de tout ça ne serait arrivé. Rien du tout. Alors que ce soit moi qui ait tiré ou pas, c'est pareil : je suis responsable. Et puis j'ose même pas imaginer comment ça aurait pu tourner ! Tu imagines ce qui se serait passé si toutes les gouailles s'étaient senties menacées et avaient balancé leur dard sur tout ce qui se trouvait en travers de leur chemin ? Si elles avaient paniqué et nous avaient tous piqués ? … c'est juste monstrueux. Mais ça ne me réconforte même pas de me dire que ça aurait pu être bien pire. Parce que j'ai mis en danger vos vies à tous, et maintenant l'un des nôtres est à l'agonie à cause de moi.

    - Arrête, tu délires ! m'exclamai-je. Jilal est le seul à porter la faute ! Et je suis prêt à te parier qu'il aurait agi de la sorte à un moment ou à un autre, ce gars se méfie de tout ce qui bouge ! Ça aurait pu arriver n'importe quand ! Et ça serait arrivé, à n'en pas douter ! Tu ne peux pas tout endosser juste parce que ce crétin n'a pas écouté vos consignes.

    - Mais putain Beo, qu'est-ce qui va se passer s'il meurt ? Jamais je vais réussir à porter ça, bordel ! Même s'il survit, jamais j'arriverai à le regarder dans les yeux après ça !

    - Faut que tu te calmes, fis-je en tentant de le rasséréner. Tu délires.

    - Que je me calme ?! Tu te rends pas compte, putain... je... je sais pas, ça fait trop de choses d'un coup, je peux pas encaisser ça.

    La conversation tournait désespérément en rond. J'aurais bien voulu lui faire comprendre, à Tokus, qu'il n'y était pour rien (surtout que personne à bord ne lui attribuait la responsabilité de l'accident, du moins à ce que je sache!) mais il était comme hermétique à toutes mes paroles. Un mur. J'étais en train de parler à un mur, un petit bout de caillou qui était au bord de la crise de nerfs. Pas que je ne voulais pas l'aider, le Toqué, mais je compris rapidement que rien ne pouvait le calmer. Si ce n'était un petit secret de cuistot, bien entendu.

    Il avait des cernes jusqu'aux pieds, ça se voyait qu'il avait mal dormi la nuit passée, je lui proposai donc une infusion de thalisse (y a pas plus efficace pour donner sommeil!) bien dosée et l'accompagnai jusqu'à sa cabine, où il finit par s'endormir d'un sommeil agité. Le temps que je revienne aux cuisines, la moitié de mes plats avait déjà cramé.

    Ça m'avait fait drôle de voir Tokus dans cet état. Et beaucoup de petits signes montraient que d'autres des Corsaires encaissaient assez mal le choc. On était pourtant partis sur des bonnes bases ! Et tout était en train de se démantibuler sous mon nez.

    Cette scène me fit prendre une décision. Celle de faire tout mon possible pour alléger le quotidien de tous à bord, tous sans exception. Au programme : me surpasser en cuisine, répandre toute la bonne humeur et la jovialité que je réussirais à trouver, et soulager les autres dans la mesure du possible ! Ce furent les réflexions que je me fis, comme si c'était facile, comme s'il ne suffisait que d'un peu de bonne volonté. En tout cas, j'allais y mettre du mien, ça ouais. A quoi est-ce que ça rimait de se retrouver sur un vaisseau où tout l'équipage broyait du noir ?



    [Elke] J'avais beau voir des moues chargées d'ombres sur le visage de certains de mes compagnons, pour moi, il ne faisait aucun doute que l'équipage était prêt à faire un grand pas en avant. Je m'en voulais presque d'entretenir de telles pensées, comme si ce qui s'était passé avait été bénéfique et que la survenue de problèmes m'enthousiasmait. L'accident de Jilal n'était pas le seul élément de ce changement. Il y avaient les interrogations qui avaient commencé à nous assaillir, ces mystères et ces questions sans réponses, mis en évidence par Sirus lors de nos discussions. Il y avaient les doutes entretenus par chacun quant à ses responsabilités à bord et ses capacités à les assumer. Il y avaient toutes ces petites difficultés que nous avions rencontrées, minimes pour l'instant, mais révélatrices de ce que serait notre lot quotidien dans les années à venir. Si beaucoup arboraient une mine dubitative et légèrement angoissée, moi, en me gardant bien d'en faire part aux autres – ils m'auraient prise pour une cinglée! – je trouvais cela formidable. Parce que ça signifiait que nous rentrions dans l'aventure, la vraie, avec sa part d'imprévus, avec tous les dangers et les ennuis qu'elle recelait. Et je trouvais ça beau, bordel. De me dire que nous allions apprendre. Nous lancer, prendre des initiatives, nous casser la gueule et recommencer. Comme dans le conte de Hakks et Tokus. Le temps est vie et la vie est lutte. Ces paroles commençaient à prendre du sens pour moi, et j'avisai l'avenir avec confiance et détermination. L'occasion nous était à présent donnée de faire nos preuves et de démontrer nos capacités à résoudre les problèmes, et malgré l'épineuse situation dans laquelle nous nous trouvions en ce moment, je faisais preuve de beaucoup d'optimiste. On allait surmonter tout ça, parce qu'on était des Corsaires et que c'était notre devoir. Surmonter, affronter, dompter. Et peut-être vaincre, et triompher. Seule la suite nous le dirait.



    [Tokus] Même nos parties de chasse ne parvenaient pas à me délester de ma culpabilité, elles qui d'ordinaire me permettaient d'oublier tous mes tracas. Nous étions partis en milieu d'après-midi, Hakks et moi, enfourchant ce bon vieux Raoul pour aller une fois de plus frôler le ciel et provoquer l'horizon. Le paysage était grandiose. Grandiose et étrange. C'était une immense zone, aride et luxuriante à la fois, où se côtoyaient des parcelles desséchées et des oasis de vie regorgeant de verdure. Le contraste était saisissant. Çà et là se dressaient fièrement de longs arbres tordus habillés d'un épais feuillage verdoyant, émergés on ne sait comment au milieu des herbes ocres mélangées au sable, à la terre et aux cailloux. A mi-chemin entre le désert et la jungle. Comme une immense fresque abstraite, une mosaïque naturelle dont l'équilibre reposait sur cette dualité farouche mais harmonieuse. C'était un bien étrange spectacle, et la vue imprenable sur ce Dehors morcelé me renvoyait à mes propres incohérences et à la tempête qui sévissait dans mon crâne.

    Hakks, quant à lui, pilotait l'engin avec insouciance, totalement étranger à toutes mes préoccupations, souriant au Dehors et à ses créatures, perdu dans une contemplation enfantine. La désinvolture dont il faisait preuve me sidérait. Pire, elle me révulsait. Comment pouvait-il continuer à feindre l'émerveillement après la terrible scène de la veille ?

    - Tu sais, Tokus... commença-t-il, choisissant ses mots avec un soin tout particulier. T'es mon pote depuis des années, et je t'estime plus que personne. Mais, par rapport à ce qui s'est passé hier... je crois que c'est clair que t'as un problème pour canaliser ta colère. C'est pas la première fois que je te vois t'énerver, on le sait tous les deux, mais là, ça aurait vraiment pu être grave. Je sais pas si t'as réalisé avec quelle fureur tu t'es jeté sur Jilal. On devient aveugle dans ces moments là. Tu m'as vraiment fait peur tu sais. Je te dis ça sans jugement de valeur, tu sais que je t'aime comme un frère, mais... ça serait peut-être bien d'en discuter et d'essayer d'apprendre à gérer ça, tu vois. Parce que hier, t'as totalement perdu le contrôle de toi-même. Et même si je comprends pourquoi – c'est vrai qu'il a été con, le Jilal – c'est pas possible de continuer comme ça, pas ici, pas avec les autres Corsaires.

    Je fus profondément choqué par la remarque de Hakks, à tel point que j'en perdis mes mots. Comment est-ce qu'il pouvait me faire ce reproche avec toute la responsabilité que j'endossais déjà ? Comment est-ce qu'il pouvait se permettre de me balancer ça à la tronche, comme ça, sans préavis ?

    Il sembla noter mon hébétude et reprit, embarrassé :

    - Vraiment, je veux pas que tu prennes ça comme une critique. Tout le monde a de sales défauts, moi le premier d'ailleurs, je le sais bien. Je te dis ça pour t'aider, mon vieux. On n'en est plus à se chamailler comme des gamins pour des broutilles, toi et moi, on peut se dire les choses comme elles sont. T'as énormément de ressources et de qualités, et ce dont je viens de te parler, c'est un de tes seuls problèmes, alors j'voudrais juste pouvoir t'aider à...

    - J'en reviens pas ! grommelai-je. Qu'est-ce que tu racontes, bordel, c'est quoi ça, c'est une manière de te défaire de ta culpabilité en me la jetant à la gueule ?

    Hakks, interloqué, laissa s'écouler quelques secondes avant de répondre.

    - Non, Tokus, il ne s'agit pas de ça, je voulais juste te...

    - Mais je m'en fous ! rétorquai-je froidement. C'est quoi que tu veux ? Me rendre seul et unique coupable de ce qui s'est passé ? Assume, putain. Tu dis qu'on n'en est plus à se chamailler pour que dalle, toi et moi, alors assume et affronte la vérité avec moi ! Me laisse pas porter ça tout seul, j'ai l'impression que t'en as rien à foutre !

    - De quoi tu parles ? s'enquit Hakks, visiblement préoccupé.

    - Mais de l'accident de Jilal, putain ! De ce gars qui va mourir par notre faute !

    Les sourcils de Hakks se froncèrent.

    - Tok', il faut que t'arrêtes avec ça, dit-il. Ce n'est pas notre faute, quand est-ce que tu vas comprendre ça ? Tu te rends malade tout seul, ça suffit !

    - J'en reviens pas que tu puisses te défaire de ta part de responsabilité comme ça, murmurai-je. Tu te voiles la face.

    - Pas du tout ! s'exclama-t-il. Simplement, je suis rationnel, contrairement à toi. Enfin, réfléchis, on a bien mis tout le monde en garde, plusieurs fois même. Pour ce qui est du reste, on a simplement invité les autres à partager un bon moment, qu'est-ce que ça a de mal ? Oui, c'est dramatique que ça se soit passé comme ça, mais toi et moi on a tout fait pour que ça n'arrive pas !

    - « Rationnel » ! Tu es rationnel ! Tu parles, ça te passe des kilomètres au-dessus de la tête, ouais. C'est pas de la rationalité, ça, c'est de l'égoïsme ! Non seulement tout ça ne te touche absolument pas, mais en plus tu trouves encore le moyen d'en rajouter une couche et de venir m'accuser.

    Ma culpabilité s'était muée en colère à son égard. J'étais sidéré par la mauvaise foi de mon compagnon.

    - Mais arrête Tokus ! T'es pas dans ma tête putain ! Bien sûr que ça me touche. On a un compagnon dans le coma, son état est grave, il va peut-être y rester, évidemment que ça me laisse pas de glace, j'suis pas un monstre ! Mais tout ça ne doit pas t'empêcher de faire la part des choses : Jilal a été con et il a fait exactement ce qu'on lui avait dit de ne pas faire. Écoute, je vais faire tout ce qui est en mon possible pour t'aider à passer ce cap, et...

    - Tu ne peux pas m'aider ! Il s'agit pas de résoudre une charade putain ! Il s'agit de la vie d'un homme.

    - Faut pas que tu te laisses abattre comme ça, si tout le monde réagissait comme toi tout l'équipage sombrerait dans la tristesse et la culpabilité, et notre expérience de Corsaires s'arrêterait là ! Bordel, Tokus, on le savait, qu'on allait vivre des choses difficiles, l'intérêt étant justement de les surmonter. Ressaisis-toi.

    C'était facile à dire. Hakks et moi avions toujours eu le même point de vue sur tout ou presque. Nous nous comprenions parfaitement, du moins, c'est ce que je pensais. Pour la première fois, j'avais l'impression que mon fidèle compagnon était totalement en décalage avec moi. Et je lui en voulais. Malgré tous mes efforts pour réprimer ma colère, je lui en voulais, c'était indéniable.

    - Je m'étais préparé à beaucoup de choses, sifflai-je. Et même à voir mourir un homme. Mais pas à le tuer. Et Jilal, s'il en vient à mourir, on l'aura tué tous les deux, Hakks.

    Il resta interdit quelques instants. Je ne manquai pas de remarquer que ses poings se crispaient sur les manettes. Sa bouche se tordit en un rictus amer lorsqu'il prononça ces paroles :

    - Ok. Laisse tomber. On rentre à la Nébuleuse, tant pis pour la chasse, ça peut attendre. Va faire un tour, occupe-toi, va hurler ton désespoir à la figure de proue si ça te chante, tu reviendras me voir quand tu seras calmé, et là je pourrai t'aider.

    Et, sans ajouter un mot de plus, il fit demi-tour et revint vers le vaisseau.



    [Nabion] CARNET DE ROUTE : Jour 16

    Voilà cinq jours que Jilal est plongé dans le coma, malgré les efforts de Drizzt pour l'en tirer. Son état ne semble pas s'améliorer, et l'incident a créé quelques tensions au sein de l'équipage, qui s'en retrouve un peu morcelé. Même nos deux chasseurs, jusque-là inséparables, semblent quelque peu froissés et l'on ne les voit plus guère ensemble.

    Cependant, grâce à la bonne volonté de certains, la situation reste tenable, et chacun fait tout son possible pour nous permettre d'arriver à Amskin dans les plus brefs délais. Täher écourte de plus en plus ses nuits afin d'accélérer le rythme de navigation et tient le coup malgré la fatigue. La zone que nous traversons actuellement ne présente à priori que peu de dangers, nous avons donc pris la décision de prendre de la vitesse. La Nébuleuse file à présent plus vite que jamais, et si tout se passe bien, nous devrions arriver à bon port dans un peu moins de deux semaines.

    Jusqu'à présent, nous n'avions correspondu avec Amskin que par langage wok, les signaux radiophoniques étant trop faibles pour communiquer de vive voix. Nous nous trouvons à présent suffisamment près de la cité-bulle pour converser réellement, et notre émetteur s'est entretenu ce matin avec le Ministère d'Amskin, les informant de notre situation. Un guérisseur spécialiste sera donc sur place lorsque nous arriverons afin de prodiguer à Jilal les soins nécessaires dans les plus brefs délais. Notre séjour là-bas sera probablement prolongé, tout dépend du temps que Jilal mettra à sortir de sa torpeur.

    Je suis convaincu que l'arrivée à Amskin sera un véritable soulagement pour tout le monde et que les choses reprendront leur cours normal une fois que nous serons repartis.



    [Lazuli] Cet après-midi, nous avons survolé l'Onde, ce fleuve immense qui prend source d'un bout à l'autre du continent. C'était magnifique. Comme un tapis liquide s'étendant jusqu'à l'infini. Comme un long ruban scintillant dans lequel le ciel se serait noyé, générant de troublants reflets à la surface, où les couleurs dansaient et se déployaient en un millier de nuances fascinantes. On ne savait plus où était le ciel et où était l'eau. L'Onde semblait si profonde et si limpide que j'en aurais presque eu envie de sauter par-dessus la rampe et d'aller me gorger de ses larmes azurées. C'était une vision féerique qui m'apaisait, sans que je fus à même de m'expliquer pourquoi. L'eau m'appelait avec force. L'eau qui brille, l'eau qui transpire, l'eau qui se remémore et l'eau qui purge. J'étais plongée dans une profonde fascination pour le fleuve, sa beauté mystique et tout ce qu'il m'évoquait, et me promis d'un jour me mêler à ces eaux.



    [Elke] Et le temps passe, passe, passe. Et plus il passe, plus le Dehors et le vaisseau deviennent familiers. Ça ne fait que trois semaines que nous avons quitté Arrakas, mais moi j'ai l'impression que ça fait des années déjà que l'aventure nous fredonne sa petite mélopée envoûtante. De nuit comme de jour, je l'entends, là, siffler et résonner dans mes oreilles en se mêlant au vrombissement des moteurs. Enfants du voyage que nous sommes, le monde est venu nous cueillir, et maintenant il n'a de cesse de se déployer devant nous, revêtant mille forme et mille couleurs, révélant ses multiples humeurs. On est là, perdus dans cette jungle des possibles qui s'ouvre à nous, farouche et foisonnante. Et on avance, l'air de rien. Parce que ce n'est pas nous qui prenons la route, c'est elle qui nous prend. Sans détours, sans façons, et sans nous laisser notre mot a dire.

    Et moi je suis profondément charmée par le cœur de la route. Par tous ces paysages qui défilent sous nos yeux. Steppes arides, landes verdoyantes, fleuves tourbillonnants. Comme autant de petites voix qui nous murmurent à l'oreille leurs secrets enfouis. Jour après jour, semaine après semaine. Le Dehors file, la vie aussi. La lointaine rumeur d'Amskin, la cite espiègle, se rapproche de jour en jour. Bientôt nous y serons. Bientôt je pourrais me délecter de son chant.



    [Neith] - Comment va-t-il ? Son état s'améliore ?

    Quelques dizaines de minutes plus tôt, je m'étais glissé comme de coutume dans la cabine de pilotage afin de tenir compagnie a Täher. Mais depuis l'accident de Jilal, la jeune femme avait du mal à parler d'autre chose. La scène tragique hantait son esprit.

    - Je ne sais pas, fit-elle en soupirant, les mains crispées sur son gouvernail. Je n'ai pas eu le courage de retourner le voir depuis la dernière fois. Nous ne sommes plus qu'à quelques jours d'Amskin, Drizzt pense qu'il tiendra jusque là... mais son état ne cesse d'empirer. Il est de plus en plus difficile de le nourrir... à ce stade, s'il s'en sort, il risque de garder des séquelles à vie.

    Elle ne se rendait pas compte, Täher, à quel point ça me rendait malade de l'entendre parler d'un autre homme alors que moi j'étais là à crever de désir pour elle.

    - J'ai tellement peur... murmura-t-elle. J'espère qu'il va s'en sortir.

    Tout son corps fut pris d'un long frisson. Je me plus à la contempler, à la déshabiller du regard.

    - Je sais qu'il a fait de la merde, ajouta-t-elle, mais je me sens coupable, quelque part...

    Passer mes mains dans sa folle crinière. Faire courir mes doigts le long de son dos. M'imprégner de son odeur et écouter sa respiration langoureuse.

    - Pourtant je sais que ce n'est pas vraiment de ma faute, mais...

    Glisser mes mains dans son cou. Légèrement. Juste assez pour la faire frémir. Parcourir le délicat sillon de ses lèvres du bout de mes doigts. Enlacer sa nuque et enfouir ma tête à l'angle de son visage. Déposer un baiser sous sa gorge.

    - Je ne sais pas si je réussirai à faire comme si de rien n'était, après tout ça... cette gouaille...

    Laisser sa peau languir et s'électriser. Puis l'étreindre. Enrouler mes bras autour de son corps. Me perdre dans la gracieuse courbe de ses hanches. Caresser son visage. L'attirer contre moi.

    - Elle aurait pu le tuer. C'est un miracle qu'il soit encore en vie.

    Baiser son front. Baiser son nez. Baiser son cou. Baiser sa bouche.

    - Qu'est ce que tu penses de tout ça, toi, Neith?

    J'en pense que l'obsession que tu t'es construite autour de ce petit merdeux t'empêche de tomber dans mes bras.

    - J'en pense... que tout va s'arranger. Ne t'inquiète pas.

    Täher eut un sourire triste, et se retourna vers son gouvernail. Déçue. Elle était très certainement déçue par ma réponse pitoyable.

    Je m'en voulais de ne pas avoir su trouver les bons mots. Je m'en voulais d'être incapable de réfréner mon désir envers elle pour lui offrir ce dont elle avait le plus besoin en ce moment : du soutien et du réconfort. Je m'en voulais de lui avoir donné cette réponse stupide.

    Je m'en voulais de ne pas être assez bien pour elle.



    [Hakks] Ça bouillonnait à bord. Les humeurs des uns et des autres grondaient et se perdaient dans le brouhaha collectif, qui prenait une dimension un peu trop torturée à mon goût. Quelques semaines de navigation à peine, et tout le monde perdait déjà la boule ! Bah dis donc, qu'est-ce que ce serait dans quelques années ?

    Je souris à cette pensée, reluquant la lune moqueuse qui devait bien se rire de nous, tout là-haut, épinglée sur son perchoir de ciel. J'avais moi aussi fini par abdiquer devant les charmes de la balade nocturne sur le pont, que de nombreux membres de l'équipage pratiquaient à leurs heures perdues. Faut avouer que ça avait du bon de se retrouver là, seul, enveloppé de nuit, à brasser ses pensées et ses humeurs. Le pont, qui de jour était le théâtre de nos tribulations de Corsaires, devenait alors un espace intime, témoin de quelques instants volés cachés par le rideau de pénombre. La scène était parfaite.

    C'était l'occasion pour moi d'avouer au Dehors et à moi-même ce que je me refusais de reconnaître à la lueur du jour. La paire que nous formions, Tokus et moi, était le pilier principal de ma vie sociale à bord, et la dispute que nous avions eue quelques jours plus tôt avait remodelé ma vision des choses. Ah, ça, y avait pas à dire : j'étais un peu perdu, sans l'autre Toqué. On avait tous les deux une façon de s'affirmer qui n'appartenait qu'à nous, portée par notre complicité et par notre vécu. Ce n'était pas qu'un compagnon, c'était une projection de moi-même, une extension de mon propre esprit. Mon plus fidèle ami, mon acolyte de toujours. Je savais qu'il en était de même de son côté. Nous étions deux esprits dans un même corps (ou peut-être était-ce l'inverse?) et il en serait toujours ainsi. Et pour la première fois, je ressentais le besoin d'exister à part entière, d'être quelqu'un à son insu, de me révéler à moi-même et aux autres. La dispute, si elle m'avait attristé, avait au moins eu le mérite de mettre en évidence un fait : nous n'étions pas les mêmes. Semblables, certes, mais pas identiques. N'y avait-il pas une façon d'affirmer notre identité propre tout en conservant cette dualité ? D'être deux tout en restant un ? J'optais pour le oui. Et c'est ce moment-là qu'il choisit pour arriver en douce, louvoyant derrière moi.

    - Salut, marmonna-t-il.

    Quand on parl du loup ! Je me retournai, un sourire flottant aux lèvres. Tiens donc. Lui aussi avait l'air d'avoir décidé qu'il était temps de se défaire de sa culpabilité de côté pour me laisser lui apporter mon aide. Il était clair pour moi qu'il était venu dans le but d'en discuter. Quoi d'autre ?

    - T'as mis le temps, fis-je en souriant.

    Bonne initiative de sa part, que j'appréciai à sa juste valeur. Ce serait peut-être là l'occasion de créer un nouvel équilibre.



    [Sirus] Ils sont tous là, à pépier sur le moindre événement, à commenter les actes des uns et des autres, comme si le monde entier gravitait autour de nous et de nos petits commérages. Je ne leur en tiens pas rigueur, il est si facile de se perdre dans les sentiers sinueux des liens, des amitiés, des nœuds sociaux qui se font et se défont. Notre Nébuleuse n'est après tout qu'une infernale machine à brasser de l'humanité. Mais je n'arrive pas à me laisser prendre à ce jeu-là. Analyser les éléments de notre vie de Corsaires ne m'intéresse pas, en revanche, plus le temps passe, et plus je me complais dans ma profonde conviction que le monde est un vertigineux mystère monté sur pilotis, dont les ramifications sont démesurément complexes et distordues. J'ai le sentiment que chacune des expériences que nous vivons recèle une quantité infinie de vérités finement dissimulées qu'il est possible faire émerger à force de réflexion. Peu importe si cela doit prendre des années, je les traquerai, et elles éclateront une à une comme des fruits mûrs.

    Les autres commencent à se remettre de l'accident de Jilal et de la déferlante d'émotions qu'il a générée. Il aura fallu plus d'une semaine pour que l'équipage retrouve un semblant de sérénité suite à l'épisode des gouailles, qui en est devenu presque symbolique pour moi. Quoi de plus représentatif de notre situation que cet événement ? Il était temps qu'un incident de la sorte subvienne. Il était temps que l'hébétude et l'enthousiasme enfantins qui étaient les nôtres jusqu'à présent laissent leur place aux remises en questions et aux préoccupations les plus sérieuses. Les gouailles sont pour moi l'une des plus belles expressions de la démesure du Dehors. Aguicheuses, enchanteresses, l’œil vif et le coup d'aile fluide et chargé de toute la beauté de la vie animale, elles n'en restent pas moins vénéneuses et par cette bipolarité rappellent à chacun ce qu'il est tenté d'oublier : le Dehors est dangereux, il nous appelle autant qu'il nous menace. Il nous dévoile ses reliefs et ses beautés à chaque instant, mais demeure tel qu'il est, sauvage et hostile. Nous n'aurions pas dû l'oublier. Peut-être la conscience collective s'imprégnera-t-elle de cette leçon avec le temps. Peut-être se rappelleront-ils toujours à présent comment l'euphorie des débuts s'est retournée contre nous. Il était, à mon sens, inévitable de passer par là.

    Ils ont tous réagi comme je m'y attendais. Faire porter la faute à un individu isolé est toujours bien plus commode pour maintenir la cohésion dans un groupe. Jilal est devenu la bête, le fautif, le fou. Comme si personne ne se rendait compte qu'il canalise à lui seul des caractéristiques qui sont présentes en chacun de nous. La peur les entrave et les oblige à fermer les yeux. Qui serait prêt à reconnaître sa part bestiale ? C'est terrifiant. Il est effroyable de se rendre compte à quel point nous ignorons tout de ces choses qui sommeillent en nous, comme des mauvaises herbes qui prolifèrent, l'air de rien, dans notre jungle intérieure, et qui un jour finissent par tout envahir. Les autres ont peur de poser un nom sur ces maux. Peut-être même ignorent-ils qu'ils en portent eux aussi les germes. Jilal a beau être haï de tous, il est extrêmement important pour l'équipage. Inconsciemment, tous remettent leurs propres démons aux mains du mousse pour ne pas avoir à les dompter eux-mêmes, et l'accusent de folie, d'inconscience, de brutalité.

    A quel point ces tendances sont-elles inscrites en chacun de nous ? Nous avons tous une prédisposition à laisser la bête qui gronde en nous prendre les rênes de notre conscience. Nous pourrions tous, sans exception, faire les mauvais choix, emprunter les mauvais chemins, et mener nos corps, nos âmes, et même notre monde, à la perdition. Et cela arrivera un jour. J'ignore dans quelle mesure et avec quelle ampleur. Mais cela arrivera. On voudrait faire de nous, Corsaires, des spectateurs privilégiés du Dehors, on voudrait nous laisser le sillonner et nous gorger de ses trésors sans y toucher. Mais l'homme a un rôle à jouer sur la nature, et le chantier a commencé. Tout comme Jago dans le conte d'Hakks et Tokus, emportant avec lui la moitié de sa tribu pour ériger des villes, tout comme Jilal face aux gouailles, chaque homme porte en lui des instincts de domination qui peuvent le mener loin, si loin. Bien plus loin encore que la perte d'une vie humaine, bien plus loin que la construction d'une ville. Voilà ce que Jilal incarne à bord. La détestable représentation de l'homme dans sa cupidité, dans son avidité de contrôle et de pouvoir. A lui seul, il retranscrit fidèlement l'effroyable fascination que toutes ces chimères exercent sur nous.

    Il ne faut pas analyser l'accident comme un phénomène isolé, mais comme un archétype de nos tendances. Très peu sont capables de maîtriser leur part d'ombres, et qu'adviendra-t-il alors si ce n'est pas un seul homme mais tout un peuple qui s'enivre de pouvoir ? On ne sait rien du Dehors ; on en est encore à cette phase pleine de frissons extatiques où l'on teste nos limites ; mais que se passera-t-il lorsque nous serons en mesure de les repousser plus loin ? Trop de choses nous entravent encore pour déclamer notre mainmise sur le monde, pourtant je pressens que nous avançons doucement vers une compréhension plus profonde de ce qui nous entoure, et donc, inéluctablement, une conquête. J'ai peur d'imaginer l'expression délirante de la folie qui nous prendrait alors. Car si un homme seul peut représenter une menace, alors celle que représente un peuple tout entier est colossale, et je doute de notre capacité à savoir nous arrêter si nous nous engageons sur un tel chemin. Quel serait alors le prix à payer ?

    Nous sommes dans un gigantesque laboratoire offert tout entier à nos mains inexpertes. C'est merveilleux. Et aussi terriblement dangereux.



    [Lao] Plus que deux jours avant l'arrivée à Amskin.

    Précipitation soudaine avant le repos salvateur. C'est étrange parce que ça ressemble beaucoup à l'idée que je me faisais de l'atmosphère globale juste avant une tempête magnétique. Comme une tension ambiguë, une vibration frénétique gorgée d'énergie électrique dévorante. C'est pour moi un grand mystère que pareille chose puisse émaner d'êtres humains. Comme si les humeurs de chacun, combinées et extrapolées à l'extrême, étaient en fait le résultat d'un flux énergétique et électrique. Comme si le phénomène collectif devenait un phénomène scientifique. C'est intrigant, et fascinant. Je suis persuadé que, dans une certaine mesure, les hommes répondent aux mêmes lois physiques que le monde, bien qu'ils aiment à croire qu'ils sont des entités uniques qui évoluent à leur propre rythme et suivent leur trajectoire, bien distincte de celle du Dehors. Comme c'est étrange de se considérer comme affranchi de toutes les contraintes de sa propre terre.

    A les observer aujourd'hui déambuler à un rythme effréné sur le vaisseau, l'esprit en proie à une excitation sans pareille à l'idée de l'arrivée prochaine, force m'est de constater que l'homme, tout comme le Dehors, fonctionne de façon cyclique. Je voudrais comprendre et étudier cela de plus près. Sans doute est-il possible de décrypter les codes comportementaux de la même façon que les équations météorologiques. Il y a forcément quelque chose à comprendre derrière tout cela. Peut-être Amskin m'apportera-t-elle quelques réponses.



    [Täher] - Amskin en vue ! beugla Dink, perché sur le nid-de-pie.

    J'entendis résonner le cri depuis la cabine de pilotage et laissai un mince sourire s'étirer sur mes lèvres, éclipsant les cernes qui s'étaient creusées au coin de mes yeux ces dernières semaines.

    Là-bas, au loin, à peine discernable au milieu des roches éparses et des herbes rouges, on distinguait une petite bulle grise contrastant avec l'environnement alentour. Le dôme d'Amskin. Finalement, vue d'ici, la cité-bulle était en tout point semblable à Arrakas. Un vulgaire caillou grisâtre abandonné là. Un caillou qui grossissait à chaque instant, qui enflait, gonflait comme une verrue purulente.

    La vision de la ville avait beau être un soulagement, je ne pouvais m'empêcher d'appréhender notre retour à la vie urbaine après ce mois passé à sillonner le Dehors. Lui au moins n'avait aucune prétention, il n'appartenait à personne et nous accueillait sans artifices. A Amskin, ce serait différent. A Amskin, on nagerait et on se noierait dans un univers monté de toutes pièces par des autres, des gens dont nous ne savions rien. C'était à la fois terriblement excitant, et aussi un peu intimidant.



    [Beo] - Bien ! s'exclama Nabion, s'étant levé de sa chaise afin de se faire entendre de tous.

    Il dut surenchérir à coup de toussotements forcés au vu de l'équipage qui, dans sa grande majorité, continuait à mastiquer avec entrain – faut dire que j'avais concocté un menu dont j'étais pas peu fier ! On allait revenir à la civilisation, ça se fêtait, après tout.

    Il finit par réussir à s'accaparer l'attention de l'assemblée et s'éclaircit bruyamment la gorge avant de reprendre.

    - Nous allons arriver à Amskin ce soir, probablement en fin de soirée. C'est la première fois que nous appareillons dans une ville étrangère, je voudrais donc vous rappeler la procédure à suivre.

    - Oh, on la connaît vous savez, s'exclama Täher, riant aux éclats (peut-être que j'avais un peu trop généreusement distribuées les rasades de liqueur d'elcarancia?). Plein de petites manip' tordues, tout ça... mais on va s'en sortir, faut pas s'inquiéter !

    Le rouge était monté aux joues de la demoiselle, et pour la première fois depuis plusieurs jours elle semblait heureuse et parfaitement détendue. Ah, bah ça faisait plaisir à voir ! Nabion se contenta de lui jeter un regard froid et poursuivit.

    - L'après-midi de navigation se déroulera normalement, reprit-il, en revanche il est très probable que la nuit soit déjà tombée lorsque nous arriverons. Il vous faudra donc être particulièrement attentifs puisque le vaisseau sera soumis à des perturbations magnétiques lorsque nous pénétrerons dans la ville, de la même façon que cela s'est produit lors de notre départ d'Arrakas. Une fois à l'intérieur du dôme, une équipe nous recevra afin de nous aider à immobiliser la Nébuleuse et à la stabiliser. Nous ne devrons pas quitter le vaisseau avant que toute la procédure soit bouclée. Ce sera notre première expérience de la sorte mais sachez qu'il en sera ainsi à chaque appareillage. Nous serons ensuite accueillis dans un refuge et ce pour la totalité de notre séjour. Durant ce laps de temps, personne n'aura accès au navire, sauf pour transférer les marchandises entreposées dans les cales évidemment. Bien. En raison de l'état de Jilal, il est probable que... ahem... que notre séjour à Amskin soit prolongé. Vous aurez donc le loisir de découvrir la ville et de faire ce que bon vous semble.

    - Combien de temps on va rester là-bas ? s'enquit Neith.

    - Je ne sais pas. Le guérisseur qui se chargera de Jilal nous le dira lorsqu'il l'aura examiné.

    Trois semaines après l'accident, le gaillard n'était toujours pas sorti de son coma, et malgré l'excitation évidente que nous ressentions tous à l'idée de débarquer dans une nouvelle ville – que dis-je, un nouveau monde! – tout le monde était relativement inquiet à son sujet. Son état n'avait cessé d'empirer de jour en jour et il était très mal en point, d'après Drizzt, qui se mettait à froncer les sourcils dès qu'il abordait le sujet.

    - Nous aurons également des entrevues avec le Ministère d'Amskin, ajouta Nabion.

    - Ah, voilà qui promet d'être intéressant, fit Tokus avec sarcasme. Je me demande comment il est, leur petit Rasgutt à eux.

    Moi, je me demandais quelles surprises culinaires ils pouvaient bien nous réserver, les gars du refuge ! Encore fallait-il que ce soient de vrais cuisiniers, ah ça, c'était pas donné à tout le monde. Mais si j'en croyais les dire de mon vieux Tuteur, Bali, chaque ville apportait son lot de nouvelles saveurs.

    Tous commencèrent à discuter entre eux, enthousiasmés par la perspective de découvrir Amskin. C'est que ça allait nous faire un bien fou de découvrir autre chose ! Je le sentais, jusqu'à l'intérieur de mes os. Et on n'était pas au bout de nos surprises, ça non. Une fois qu'on aurait vu Amskin, il nous resterait trois cité-bulles, trois univers à découvrir, à explorer, à apprivoiser.

    - Moi j'ai surtout hâte de voir à quoi ressemblent les damoiselles amskines... murmura Hakks en souriant.

    Eh bien, le séjour s'annonçait plutôt bien.



    [Elke] Il fait nuit noire. On devine Amskin plus qu'on ne la voit. Pourtant elle est là, à une vingtaine de mètres de nous, enfermée sous son dôme aux humeurs jalouses qui s'obstine à garder le secret quelques minutes encore. Mais on distingue déjà le pâle halo des lumières qui semblent nous inviter à les rejoindre. Amskin est comme un immense lampion reluisant, un oasis lumineux étincelant au cœur du monde éteint. Ce qui de loin n'était qu'une vulgaire tâche grise obstruant le paysage est à présent une bulle de vie flamboyante. C'est beau. On dirait que le dôme transpire de bonté et de chaleur, on dirait qu'il nous regarde de son grand œil vitreux en nous murmurant des paroles de bienvenue. Je suis sûre que si je le touchais je le sentirais tiède et palpitant de vie sous ma paume.

    Le voilà qui commence à nous ouvrir ses portes.



    [Lazuli] Nous passâmes les portes d'Amskin sans réelle difficulté. Il y eut de violentes secousses et plus d'une fois la Nébuleuse tressauta, faisant mine de piquer du nez et d'aller s'écraser contre le sol, mais je me sentais étonnamment calme, contrairement au jour du départ où j'avais eu si peur que je m'en étais mordues les lèvres jusqu'au sang. Il y avait dans cette arrivée quelque chose de solennel que je ne parvenais pas à m'expliquer. Indubitablement, c'était une nouvelle étape que nous franchissions en même temps que ces portes. Cette simple pensée avait suffi à me tranquilliser et c'est presque avec étonnement que réalisai que les moteurs s'étaient arrêtés. Je me ruai vers la rambarde du pont, imitée par plusieurs autres, afin de voir ce qui se passait en bas. On ne distinguait pas grand chose dans la pénombre, mais quelques lueurs mouvantes m'indiquèrent que des hommes étaient là, juste en-dessous, lampe en main.

    - C'est bon, finit par crier une voix masculine qui m'était inconnue. On a posé les cales, vous pouvez descendre !

    Nabion fut le premier à franchir la passerelle, suivi par tous les autres. Je restai quelque peu en retrait, intimidée par ces voix auxquelles il m'était toujours impossible d'associer des visages et par cette ville nouvelle qui avait les yeux rivés sur nous.

    Je posai un pied à terre. Le capitaine échangea une poignée de main vigoureuse avec un homme de carrure robuste. Il ne faisait aucun doute qu'il aurait pu broyer les phalanges de n'importe qui au vu du terrifiant artefact qui lui servait de main. Les deux hommes échangèrent ensuite quelques paroles auxquelles je ne prêtai pas attention, trop intriguée que j'étais par ce nouvel environnement dont je ne discernais quasiment rien dans la pénombre.

    Tout l'équipage semblait plongé dans la même torpeur. Personne ne savait quoi faire ni quoi dire. Alors, ils se taisaient. Deux hommes vinrent chercher Jilal. Mon estomac se tordit lorsque j'aperçus le mousse, étendu sur son brancard, pâle comme la mort. Les hommes l'emmenèrent. « Allez hop, toi t'es bon pour le guérisseur ! ». Ce fut tout.

    Puis on nous amena au refuge.



    [Neith] - Soyez ici chez vous ! s'exclama le tenancier du refuge en nous adressant un sourire mielleux.

    Je ne pus réprimer un rictus d’écœurement. Le bonhomme avait une petite voix fluette qui m'était d'ores et déjà insupportable. Par ailleurs, il n'avait pas franchement une carrure impressionnante. De petite taille et d'une minceur extrême, il flottait dans ses vêtements, et ses cheveux blonds mi-longs n'arrangeaient rien à l'affaire. L'aurais-je vu de dos que j'aurais juré qu'il s'agissait d'une femme. Un petit bouc soigneusement taillé qui ornementait son menton contrastait avec son aspect général, et les quelques rides qui creusaient son visage de-ci de-là attestaient qu'il avait déjà un certain âge. Une cinquantaine d'années, sans doute.

    - Je suis Froher, le patron du refuge, c'est un plaisir de vous recevoir ici !

    Nous nous trouvions dans le salon. La température était délicieusement tiède, rehaussée par un grand feu qui crépitait dans la cheminée devant laquelle étaient disposés d'énormes fauteuils dans lesquels nous nous laissâmes tomber en soupirant d'aise. Dans notre dos nous se trouvait une grande table en bois noir, derrière laquelle trônait une impressionnante bibliothèque, sans doute la plus grande que j'eus jamais vue. Enfin, le sol était presque intégralement couvert d'épais tapis dans lesquels nos pieds s'enfonçaient à chaque pas. Le refuge était des plus chaleureux, c'était indéniable.

    - Bon, j'imagine que vous avez fait une longue route et que vous n'avez aucune envie de m'écouter papoter, fit notre hôte en riant. Pour les formalités, on verra demain, il est déjà bien assez tard comme ça ! Les chambres sont à l'étage, installez-vous, je vous appelle d'ici une dizaine de minutes le temps que le repas soit prêt.

    Non content de prendre congé de l'aubergiste, je me hâtai de monter à l'étage, où j'eus l'excellente surprise de constater que nous disposions de chambres individuelles !

    Après un mois à bord de la Nébuleuse, c'était un véritable bonheur d'avoir une pièce rien qu'à soi. J'allais pouvoir dormir sur mes deux oreilles ! Beo aurait beau ronfler de toutes ses forces, Jinko pourrait se tourner et se retourner dans son lit en proie à ses insomnies, je ne les entendrais pas ! Je me vautrai dans mon lit en poussant un soupir de soulagement.

    S'il y avait bien une chose qui ne me convenait pas à bord du vaisseau, c'était bien celle-là. Combien de fois avais-je rêvé de me retrouver seul dans une chambre ! C'était parfois insupportable. Ah, la seule personne avec qui j'aurais pu partager la pièce avec un réel bonheur, c'était bien Täher.



    [Täher] Je sentis l'épais matelas ployer sous mon corps. Et quel matelas ! Mon lit était bien deux fois plus grand que celui que j'occupais dans ma cabine du vaisseau.

    Ça sentait bon le bois et la vie ici. Cet endroit me plaisait déjà. Ces dernières semaines j'avais piloté des heures durant, me poussant jusqu'à l'épuisement. Et là, tout d'un coup, c'était comme si toute la pression qui pesait sur mes épaules s'était envolée. Tout allait s'arranger. Jilal était entre de bonnes mains, nous étions arrivés à bon port, et j'allais avoir tout le temps nécessaire pour me soûler de sommeil. Ouais, j'allais dormir jusqu'à en être écœurée !

    Je glissai avec délices dans la somnolence.



    [Hakks] - Alors, qu'est-ce que vous nous avez servi là ? demanda Beo en examinant le contenu de son bol fumant.

    Je souris. Après avoir confié nos estomacs à Beo pendant un mois entier, nos hôtes allaient sans doute avoir bien du mal à nous satisfaire ! J'avalai quelques gorgées de l'épaisse soupe, échangeai quelques œillades appuyées avec Tokus, puis m'exclamai :

    - Mais dis donc, c'est pas mauvais du tout !

    Beo, réticent, fit la moue.

    - Mh, un peu insipide, je pense qu'avec un peu plus d'herbes de...

    - Aaah, mauvais perdant, fit Tokus en riant. Reconnais que c'est tout de même sacrément bon !

    - Comment est-ce que vous faites ça ? demanda Beo de mauvaise foi.

    - Spécialité de chez nous ! fit Foher en souriant. Je ne peux pas t'en dire plus, ce n'est pas moi qui cuisine, mais je suis sûr que notre cuistot sera ravi de partager ses secrets culinaires avec toi.

    - Hum, eh bien, je pourrais peut-être lui apprendre quelques subtilités du métier et...

    Dink lui asséna un léger coup de coude.

    - Tu peux apprendre à faire ce plat sinon, fit-il. J'aime bien.

    Bah ça ! C'était la première fois que j'entendais Dink prendre la parole à table. Le mousse était d'ordinaire taciturne et un peu bougon, mais l'alcool que nous avaient servi nos hôtes en apéritif (je me demande ce que ça pouvait être, en tout cas, c'était bien dosé!) avait délié les langues comme par magie et de somptueux sourires se dessinaient sur les visages de tous mes camarades. Nom d'un boltugue, ce que c'était bon d'être là !

    Même Nabion, qui ne s'autorisait que rarement un contact amical avec le reste de l'équipage, semblait plus serein.

    - Eh bien, pour la nourriture comme pour tout le reste, je sens qu'on a beaucoup de choses à apprendre des amskins ! déclara-t-il, salué par un large sourire de la part de Foher.

    - Oh, ça oui, répondit-il. C'est un plaisir de vous avoir ici en tout cas ! Les derniers à être passés sont de Tsegaya, et, entre nous, ils sont pas franchement sympathiques.

    - Ah, vous aussi vous trouvez que les arrakans sont supérieurement intelligents et agréables ! s'exclama Elke en riant. Nous sommes donc d'accord !

    C'était curieux de constater à quel point le fait de se trouver ailleurs pouvait nous réconcilier avec notre cité. Lorsque nous naviguions, aucun membre de l'équipage n'avait manifesté son désir de revoir Arrakas, et voilà qu'à présent nous revendiquions nos origines !

    Foher partit dans un grand éclat de rire suraigu, déclenchant automatiquement l'amusement général (c'est qu'il avait un timbre de voix assez particulier, il fallait le reconnaître).

    - Oh, mais attends de voir Amskin ! Nous avons plus d'une surprise pour vous, vous vous en rendrez compte. Vous savez, je suppose, qu'Amskin est surnommée « Amskin l'espiègle » ?

    - Ah ! bougonna Beo. Ouais, j'ai jamais compris cette lubie de donner des petits noms aux villes. Arrakas la puissante, Tsegaya la secrète... Qu'est-ce que ce serait si on appliquait ça à tout le reste, hein ?

    - Beo le voluptueux, Neith le prince dormeur, Nabion le nab... le magnifique, oui, le magnifique ! chantonna Tokus d'un ton trop sirupeux pour être sérieux.

    Même Nabion éclata de rire !

    - Eh bien, vous découvrirez très vite pourquoi l'on surnomme Amskin ainsi, reprit Foher. La cité aime jouer avec ses occupants, vous aurez tout le loisir de vous en rendre compte. Ah, et bien sûr, il faut que vous alliez visiter les mines ! Ce sont elles qui font la fierté d'Amskin, vous ne risquez pas d'être déçus.

    - Je suis intéressé, approuva Sirus. Où se trouvent-elles ?

    - A une heure et demie de la ville, au seuil des montagnes. Ces mines sont le principal moteur de l'économie amskine, et vous verrez qu'elles valent le coup d’œil. Je m'arrangerai pour vous organiser une visite, je connais du monde, vous savez. Presque tout le monde sait qui je suis, à Amskin. D'ailleurs s'il vous arrive quoi que ce soit, n'hésitez pas à faire appel à moi !

    Foher bomba légèrement le torse, visiblement très fier de son statut au sein de la ville.

    - Je parie que toute la ville le connaît parce qu'ils viennent tous se mettre la cuite ici ! glissai-je à Tokus.

    - C'est ce que j'allais te suggérer.

    - Dites, personne n'a vu Täher ? demanda Neith, qui s'était levé de sa chaise. Elle n'est pas là.

    - Elle est certainement en train de dormir, ce qui ne m'étonne pas étant donné toute la fatigue qu'elle a accumulée ces dernières semaines ! grommela Drizzt. Laisse-la se reposer tranquille.

    - Ah ! Tu es perdu, sans elle, hein ? fit Beo en riant.

    Le visage de Neith vira au cramoisi et il se ratatina sur lui-même en marmonnant.

    - En tout cas, elle rate un très bon repas, remarqua Lao. Si ça ne dérange personne, je vais prendre sa part !

    Sur ces mots, il se resservit allègrement.

    - Monsieur Foher ! intervint Lazuli, qui semblait avoir longtemps hésité avant de prendre l'initiative d'interpeller notre hôte. Qu'est-ce qu'il y a d'autre à voir, à Amskin ?

    - Appelle moi simplement Foher, ma jolie. Eh bien, les mines, comme je vous l'ai dit. Je vous conseille également de faire un tour sur notre marché minéral. Les roches que l'on extrait des mines sont avant tout utilisées à des fins pratiques – faire marcher les gros moteurs de vos machines volantes, par exemple – mais bon nombre d'artisans amskins ont appris à les tailler afin de réaliser toute une gamme de petits objets insolites. C'est très intéressant à voir et je suis sûr que vous y trouverez quelque chose qui vous plaira. Je pense que vous pourriez aussi apprécier une petite visite de la Coupole. Ah, et nous avons bien sûr de ravissantes femmes de joie...

    Sur cette dernière déclaration, il plissa les yeux et nous adressa un large sourire quelque peu carnassier. Là au moins, il avait retenu l'attention de l'assemblée, y avait pas à dire !



    [Nabion] Les angoisses et les animosités s'étaient comme envolées dès que nous avions franchi les portes d'Amskin. Avec un plaisir non dissimulé, je regardai mes Corsaires, qui étaient tous là, comme au premier jour, chargés d'une bonne humeur sans égal, enthousiastes et souriants. L'arrivée avait soulagé tout le monde, comme je m'y attendais. C'était un vrai bonheur que de retrouver cette simple joie, celle d'être ensemble, autour d'une table.

    Notre hôte resta discuter avec nous jusqu'à une heure avancée de la nuit, nous vantant les qualités d'Amskin, ses ruelles tortueuses qui perdaient les passagers et les menaient toujours à un endroit surprenant, ses tavernes animées, son industrie minérale, ses activités et ses habitants... Il aimait sa ville, ça ne faisait aucun doute. Il l'aimait si fort qu'il nous la faisait aimer à nous aussi, qui venions à peine d'y poser le pied. J'eus la sensation d'avoir raté une étape de ma vie. Pourquoi ne ressentais-je pas cet attachement si fort à Arrakas ? On ne m'avait jamais appris à clamer les beautés de ma terre, et je ne lui en voyais d'ailleurs aucune. Pourtant, indéniablement, le fait d'être là en territoire étranger me rappelait d'où je venais. J'étais arrakan, et surtout je me sentais arrakan, pour la toute première fois. Comme c'était drôle de débarquer ainsi chez d'autres gens. Ils n'avaient à priori rien de différent de nous, et il y avait pourtant tant à apprendre d'eux.

    En allant me coucher ce soir-là, je me sentis plus serein que jamais.


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