• Chapitre 6

    Chapitre 6

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    6

     

    [Nabion] C’était déjà le troisième jour de navigation, et la vie à bord semblait aller pour le mieux. « Ça fait partie du processus » m’avait expliqué Lizbeth maintes et maintes fois. « Le début est toujours synonyme de joie, d’enthousiasme et d’émerveillement collectif. Profite de ces premiers jours, Nabion, car ils feront très certainement partie des plus joyeux et agréables qu’il vous sera donné de vivre à bord de votre vaisseau. Mais méfie-toi, surtout, car ces apparences sont trompeuses, elles ne durent qu’un temps. Quel que soit votre parcours, une crise finira forcément par arriver. C’est humain, et presque mathématique : une fois retombée l’euphorie des débuts, arrive une phase, difficile mais nécessaire, de prise de conscience. Vous réaliserez que vous en avez pour vingt ans, si ce n’est plus, et que de nombreuses petites choses dysfonctionnent à bord, au niveau humain, au niveau matériel, au niveau pratique. Le moral des troupes sera bas. Et lorsque cette crise arrivera, toi, le capitaine, tu devras être capable de la gérer et de redonner du courage à tes hommes. Vous traverserez de nombreuses crises, Nabion, tu dois le savoir, car vous serez seuls, et personne au monde ne pourra comprendre ce que vous endurez. Ton rôle est de savoir prendre en main ces crises. C’est l’une des nombreuses responsabilités qui pèsent sur tes épaules ».

     Jusqu’à présent, j’avais rempli ma fonction de capitaine sans réels incidents, et il était clair que tous mes Corsaires baignaient tous dans cette allégresse du départ. Chaque jour, en passant sur le pont, j’en surprenais à regarder le Dehors avec les yeux charmés des gens amoureux. Ils étaient conquis, tous, par cette beauté et cette toute nouvelle liberté. Je les voyais rire tous les jours à table, échanger des idées, des expériences de vie, des sourires et des pitreries. Je les voyais apprendre à se connaître, tout doucement, en se frôlant, en tâtonnant. Le peu de choses qui les séparait initialement diminuait chaque jour. Je ne me berçais néanmoins pas d’illusions, et savais bien que tôt ou tard allaient émerger des tensions, des animosités, des humeurs noires et des disputes. Cependant, la petite troupe était pour le moment un exemple de fraternité et de bonne humeur qui faisait plaisir à voir.

     Quant à moi, je me réveillais chaque matin les tripes nouées par l’angoisse.

     Bien que tout se soit excellemment bien déroulé jusqu’à présent, je sentais une pression indicible peser sur moi. Une angoisse de tous les instants qui m’interdisait le moindre laisser-aller. L’avenir de l’équipage m’inquiétait beaucoup plus que ce que je ne l’imaginais. Qu’allait-il arriver lorsque la bonne humeur générale serait retombée ? Comment saurais-je gérer les potentielles crises à bord ? Comment arriver à me faire respecter de mon équipage ? Toutes ces questions étaient autant de problèmes qui me tourmentaient sans relâche et me ramenaient à mon principal objectif : me faire ma place à bord. Certains, d’une aisance spectaculaire, s’étaient formidablement bien intégrés à l’équipe dès le premier jour, quant à moi qui devais assumer la lourde fonction de capitaine je ne parvenais toujours pas à m’imposer en tant que tel. Je captais parfois des rires sur mon passage, très certainement dus à ma petite taille, et avais également repéré quelques Corsaires qui, lorsqu’ils croyaient que je ne pouvais pas les entendre, m’octroyaient le doux sobriquet de « Nabot ».

     Bien évidemment je me gardais bien d’exprimer ces quelques angoisses et m’assurais d’afficher constamment un air d’homme imposant et sûr de lui. Il était pour moi de la plus haute importance que jamais mon équipage ne me voie en proie à des émotions fortes ou des pensées négatives. Depuis ma plus tendre enfance je m’étais toujours représenté le capitaine d’un vaisseau comme un homme fort qui ne ployait jamais quelle que soit la difficulté de la situation endurée. Le capitaine était guide et maître. Le capitaine était l’homme en lequel les autres puisaient leur courage lorsqu’ils n’en avaient plus. Et j’étais pour le moment loin de correspondre à cette image.

     Il était donc, pour l’instant, hors de question pour moi de me laisser aller. Je devais persévérer, quitte à être quelque peu dur avec moi-même, et faire chaque jour tous les efforts possibles pour maîtriser mon équipage, lui montrer ma force, gagner leur confiance et surtout, surtout, leur respect. Je ne pouvais me permettre d’être leur camarade, puisqu’il me fallait être leur chef, et c’étaient hélas deux choses bien distinctes.

      

                    [Elke] Les repas étaient toujours d’agréables moments à passer ensemble. Ceux qui avaient travaillé dans la matinée profitaient de cette pause pour se détendre et oublier un instant qu’ils étaient les maillons d’une chaîne destinée à faire avancer cet immense bric-à-brac ambulant qu’était la Nébuleuse. Ils redevenaient alors de simples êtres humains qui venaient discutailler et échanger des opinions autour d’une table remplie de mets savoureux préparés par les soins de notre cuisinier. Quant à ceux qui s’étaient prélassés toute la matinée (dont, je l’avoue, je faisais partie), c’était également un plaisir de venir passer ces quelques moments d’échange à table.

                  J’étais aujourd’hui assise en bout de table avec Hakks, Tokus et Sirus. La conversation tout au long du repas avait été très animée – faut dire qu’avec nos deux chasseurs dans les environs, on savait d’avance à quoi s’attendre ! Ils avaient une façon de raconter absolument sidérante. Toutes les petites choses insignifiantes qui faisaient notre vie à bord semblaient prendre leur envol entre leurs lèvres pour devenir des sujets de discussion, de rires et de conversations à l’infini. Ils avaient par ailleurs cet art de fonctionner à deux, de toujours rebondir sur les phrases de l’autre. Y’avait pas à dire, ceux deux-là étaient en parfaite résonnance. C’était « des crétins, certes, mais des crétins intelligents » comme se plaisait à le dire une grande partie de l’équipage depuis ce fameux soir où ils nous avaient tous séduits avec cette belle légende.

    - Hakks, Elke, c’est un plaisir de bavarder avec vous, fit Tokus, si, si, vraiment. Cependant il y a une personne à ma gauche avec qui je n’ai pas encore eu l’honneur de parler, et j’aimerais remédier à cela, si c’est possible.

     Il s’agissait évidemment de Sirus, qui n’avait effectivement pas ouvert la bouche depuis le début du repas. L’intrigant Sirus, qui semblait indéchiffrable et avec qui personne jusqu’à présent n’avait réellement réussi à nouer de liens. Le bonhomme semblait volontairement s’envelopper d’une aura de mystère.

    L’intéressé n’eut cependant pas l’air de relever l’allusion de Tokus, bien qu’il résultât évident qu’il l’avait entendue, et continua à manger tranquillement sans même lever les yeux de son assiette. 

     Hakks prit donc la relève.

     - Affirmatif, mon cher Toqué. Je vois à quel homme ténébreux vous faites allusion.

     - Je dirais même plus, un homme ténébreux doté d’une barbe, insista Tokus. Barbe qui incite le respect, par ailleurs.

     Je ne pus m’empêcher de sourire aux stupidités des garçons, et guettai la réaction du routier. Il était risqué de la part de Hakks et Tokus de s’adresser à lui de la sorte. Je n’aurais pas été étonnée que Sirus ait les deux chasseurs en horreur, lui qui était si calme et silencieux et eux qui n’avaient de cesse de se faire remarquer. Pour ma part, le routier m’inspirait une sorte de respect inné. Il avait de la prestance, et un charisme tout à lui, si bien qu’il en devenait un personnage… impressionnant. Oh, c’est pas que j’en avais peur ! Mais il m’impressionnait, je ne pouvais pas le nier. Je ne sais pas si j’aurais été capable de tenir une conversation seule avec lui du début à la fin. Ce type dégageait quelque chose de peu commun.

      Je m’attendais presque à ce qu’il jette aux chasseurs un regard noir et continue à manger sans rien dire, mais à ma grande surprise, il répondit (sans pour autant lever les yeux de son assiette) :

     - Que voulez-vous savoir ?

     Il avait prononcé cette phrase d’un ton tout à fait neutre et détaché. S’il ne débordait pas d’enthousiasme, il était pour le moins enclin à la discussion.

     - Je ne sais pas, camarade, je n’sais pas… répondit Tokus. Mais quelque chose me dit que nous avons beaucoup à apprendre de toi.

     - Tokus, je suis du même avis que toi, reprit Hakks, parfaitement synchronisé avec son partenaire comme s’il s’agissait d’un texte appris par cœur. C’est pourquoi je propose un thème de conversation simple qui ne devrait coûter d’efforts à personne : bien, nous avons tous été en formation pendant de longues années et par conséquent nous avons tous un savoir qui nous est propre. Chacun d’entre nous quatre devra apprendre aux autres quelque chose qu’il a appris. Quelque chose d’un tant soit peu intéressant, dans la mesure du possible, cela va de soi.

     - Ça me paraît une très bonne idée, affirmai-je, un sourire aux lèvres.

     - Fantastique ! s’exclama Hakks. Je vais commencer, si personne ne voit d’objection.

     Il marqua quelques secondes de silence, comme s’il prenait le temps de choisir soigneusement son anecdote.

     - Il existe un animal dans le Dehors appelé le klammphe aux propriétés bien particulières. Il est extrêmement agressif et il est facile de se laisser gagner par la panique lors d’une rencontre inopportune avec ledit animal. C’est bien simple, rien n’a l’air plus moche et menaçant qu’un klammphe. Cependant, c’est un jeu d’enfant de l’apprivoiser. Il suffit de lui caresser les espèces de moustaches qu’il a sous la gueule pour qu’il se calme instantanément et devienne tout à fait inoffensif. Ceci est dû au fait que, pour une quelconque raison farfelue, ces fameuses moustaches sont pourvues de nerfs et, lorsque vous les caressez, un message nerveux d’apaisement et de désorientation provisoire est envoyé au cerveau de la bête. Pour vous donner une image concrète, nous avons tous vu Beo avaler quelques verres de trop hier soir, mmh ? Notre cuistot a fini par distribuer sourires et amour à la pelle. Eh bien, le comportement d’un klammphe auquel on a caressé les moustaches est sensiblement le même.

     J’éclatai de rire à l’évocation de Beo. Il avait en effet fini dans un bel état la veille, et semblait subitement avoir été gorgé d’amour à tel point qu’il avait ressenti l’impérieuse nécessité d’en abreuver copieusement quiconque croisât son chemin ! 

     - Voilà donc, conclut Hakks, vous saurez quoi faire si par mégarde vous en rencontrez un.

     Je remarquai que le chasseur avait réussi à arracher un sourire à Sirus, chose qui n’était pas anodine.

     - Bien, à moi, enchaîna Tokus. Elke, il te sera peut-être utile de savoir que ton Sniffleur appartient à une espèce toute particulière. C’est ce qu’on appelle un « chapardeur doré », doré en raison de la couleur de ses yeux. Il a ceci de particulier qu’il a un excellent odorat : si tu le vois fuir devant quelqu’un, méfie-toi car cela signifie que cette personne dégage quelque chose de malsain.

     Comme s’il s’était senti concerné, le Sniffleur sortit sa petite tête de la poche avant de ma salopette et poussa un adorable petit couinement.

     - Eh ben dis donc, t’es plus balèze que je ne le pensais ! m’exclamai-je en le gratifiant d’une caresse. Bien, à moi. Ce que je peux vous expliquer, c’est que le moteur de la Nébuleuse est en fait…

     - Oh ! Comme c’est intéressant ! Merci beaucoup Elke, je me coucherai moins bête, comme on dit dans le coin, s’exclama Hakks, m’empêchant ainsi de donner mon explication.

     Tokus éclata de rire et posa sa main sur l’épaule de son compagnon.

     - Excuse-le Elke, tu as pu remarquer que Hakks est un peu stupide, je crois bien qu’il a peur de griller l’un des hémisphères de son cerveau en essayant de comprendre tes explications… C’est que c’est pas simple, un moteur…

     - Bah, en fin de compte, peu importe, je n’en suis plus à un neurone près. Poursuis donc, me fit Hakks avec un sourire chaleureux, reprenant son sérieux.

     - Eh bien il y a plusieurs types de moteurs, comme vous vous en doutez sûrement, mais celui dont est pourvue la Nébuleuse est une petite merveille de technologie. Je vais vous résumer son fonctionnement, de façon simplifiée bien sûr… l’ensemble est terriblement compliqué.

     » Ce qui donne son impulsion à la Nébuleuse, ce sont ses réacteurs. Il en possède trois : un réacteur principal et deux réacteurs alternatifs. Chacun de ces réacteurs possède une masse conséquente de Lymbe, qui n’est autre que ce minerai présent en quantités sous terre. C’est en fait la Lymbe qui génère les flux magnétiques à la surface d’Eleis. Il en existe plusieurs sortes. Les différentes variétés de Lymbe sont définies en fonction de leur condensation, et, comme vous pouvez vous l’imaginer, plus la Lymbe est condensée, plus elle a une activité magnétique intense. Bien. Chaque réacteur est donc tapissé de l’intérieur d’une variété de Lymbe extrêmement condensée, que l’on va chercher dans des strates à des kilomètres de profondeur dans le sol. Vous vous imaginez donc qu’à l’intérieur d’un réacteur règne un chaos magnétique monstre ! Et c’est justement ce chaos qui est la clef. Dans chaque réacteur est installée ce que l’on appelle une souffleuse, qui projette à l’intérieur du réacteur un autre minerai, celui-ci tout ce qu’il y a de plus commun et sans propriétés particulières. Ce minerai est projeté dans le réacteur sous forme de poudre très fine, les particules sont quasiment invisibles à l’œil nu. Bref, cette poudre de minerai est propulsée dans le réacteur et, du fait de ce fameux « chaos magnétique » qui règne à l’intérieur, ces particules de minerai sont propulsées en tous sens, chauffent et leur vitesse augmente considérablement. Elles sont enfin propulsées en dehors du vaisseau et, en prenant appui sur l’air, font avancer la Nébuleuse ! Puis elles retombent au sol et se mélangent avec la terre.

     Je terminai mon monologue passionné (ah ! quoi de plus merveilleux qu’un moteur ?) et me rendis compte en avisant les mines perplexes de mes camarades que je n’avais peut-être pas été très claire dans mon explication.

     - Il y a quelque chose que je ne saisis pas… intervint Hakks qui visiblement était celui qui avait le mieux suivi. Tu dis que chaque réacteur contient une bonne quantité de Lymbe, qui a une activité magnétique considérable. Comment se fait-il alors que le vaisseau tout entier ne soit pas affecté par ce magnétisme ? Si tout cela est vrai, ça veut dire que l’on devrait observer d’étranges phénomènes sur la Nébuleuse non ? Je ne sais pas, par exemple, Tokus pour malencontreusement s’envoler en laçant ses chaussures le matin suite à un brusque changement de gravité, ou le Nabot pourrait subitement devenir grand, ou encore…

     Comme il semblait à cours d’exemples, je me hâtai de répondre.

     - C’est parce que l’on applique la même technique que celle qui a été utilisée pour les cité-bulles : chaque réacteur est également pourvu d’un genre de dôme, qui isole son activité magnétique et annihile ainsi son effet sur l’extérieur.

     Hakks se gratta le menton en hochant la tête d’un air érudit.

     - Ingénieux, ingénieux… fit-il.

     Oh, c’était à mes yeux bien plus qu’ingénieux ! Il était pour moi incroyable et merveilleux que nous autres, pauvres petits êtres humains insignifiants, nous ayons pu acquérir une telle technologie ! Rien n’était plus fou et fascinant qu’un moteur à minerai.

     - C’est ton tour, Sirus, fit remarquer Tokus. Apprends-nous quelque chose. D’un peu moins complexe que ce que vient de nous expliquer Elke, si possible…

     Sirus leva les yeux, nous regarda, puis annonça d’une voix étrange :

     - Tout porte à croire qu’Eleis est à l’aube d’une ère de profond changement.

     Nous restâmes tous interloqués quelques instants sans trop savoir quoi dire.

     - Je le savais bien, que c’était un prophète, marmonna Hakks pour lui-même.

     - Une minute, je ne comprends pas, intervins-je. Tu es routier et si j’ai bien compris les routiers doivent connaître sur le bout des doigts la géographie d’Eleis, non ? C’est bien ça ton domaine de compétence ? Sur quelles connaissances se base la déclaration que tu viens de nous faire alors ?

     - Le rôle du routier est de guider l’équipage, expliqua-t-il, et de définir la trajectoire la plus appropriée pour arriver à bon port sans encombre. C’est pour ça que je dois également savoir ce qui nous attend dans chaque ville, connaître les relations entre les cité-bulles et les spécificités de chacune d’entre elles. Tout cela a fait partie de ma formation. J’ai également des notions de commerces indispensables pour traiter avec les différents négociants.

     - Wow, fit Tokus. En fait t’es bien plus important que ce que je m’imaginais.

     - Bref, explique-toi donc, Sirus ! réclama Hakks. Tu dois savoir énormément de choses sur la situation en Eleis que nous ne soupçonnons même pas.

     Le routier marqua un temps de silence, comme s’il était passablement irrité d’avoir à donner des explications. Il avait cependant retenu notre attention à tous.

     - Durant ma formation, j’ai dû apprendre ce qui se passait entre chaque ville, lesquelles se détestaient, lesquelles avaient de bons négoces, afin d’être le plus à même de gérer d’éventuelles situations délicates. Les mêmes mots revenaient constamment dans la bouche de mon Tuteur. Il fallait faire attention, comprendre les enjeux qui étaient en route, essayer d’éviter les querelles car il existait des tensions non négligeables. Le sujet a éveillé mon attention. J’ai commencé à m’intéresser à ces fameuses tensions entre les cité-bulles, dont on nous parle si souvent sans jamais réellement nous expliquer de quoi il s’agit, cela me semblait étrange. Ce que j’ai rapidement compris, c’est que c’était quelque chose de récent. Il y a quelques années de cela chaque ville se suffisait à elle-même et entretenait avec les autres cité-bulles des rapports purement commerciaux qui se déroulaient plutôt bien. Et puis tout récemment ont commencé à apparaître ces « tensions ». On a bien essayé de nous expliquer la chose afin de rassasier notre faim de savoir. Les causes étaient multiples. On nous racontait que les cité-bulles étaient inquiètes de l’anormale croissance de Tsegaya ces dernières années, ou encore, que ces tensions étaient simplement dues aux différentes cultures de chaque cité-bulle, trop hétérogènes pour arriver à un terrain d’entente. En soi, toutes ces thèses étaient plausibles. L’être humain est de nature corrompue, égoïste, avide de pouvoir et hypocrite de surcroît. Les relations qui dégénéraient entre les cité-bulles ne surprenaient personne. Mais je suis persuadé qu’il y a autre chose. Ces tensions sont étonnamment puissantes, et l’on en est arrivé à un point d’animosité inquiétant entre certaines villes. Tout cela n’est pas né de rien, et je suis pour ma part convaincu que quelque chose a eu lieu, quelque chose de suffisamment gros pour engendrer des polémiques ou un esprit de compétition entre les cités. Personne ne nous dit rien sur le sujet, mais cela me paraît une évidence. Il y a trois ans à peu près, quelque chose de nouveau est apparu, quelque chose est arrivé, et je n’ai foutrement aucune idée de ce que ça peut être ni de l’ampleur que ça prendra par la suite. Mais il est clair qu’il y a quelque chose à élucider là-dessous, qui pourrait bien changer la face du monde.

     Bien que jamais encore je n’eus réfléchi à tout ce que Sirus avançait là, ça ne m’étonnait pas de sa part. Le bonhomme semblait en constant décalage avec le reste de l’équipage, comme s’il venait d’une autre dimension, et là encore c’était le cas. Tout le monde était bien trop occupé à s’émerveiller de la beauté du Dehors et à méditer à cette grande aventure dans laquelle nous nous étions lancés, et aucun d’entre nous n’avait la tête à penser à d’obscures affaires politiques ! Comme toujours, le routier donnait l’impression d’être le plus réfléchi à bord. 

     - C’est vrai que personne ne nous a jamais renseigné sur la question… acquiesçai-je. Peut-être bien que tout cela est vrai, mais après tout ce ne sont que des magouilles politiques ! On ne peut pas tout savoir ni tout contrôler, même en ayant un statut aussi particulier que le nôtre. Rappelle-toi, notre tâche est de rester neutre face à toutes ces affaires, quelles qu’elles soient, afin de travailler justement et équitablement dans l’intérêt de tous. Je ne voudrais en aucun cas être mêlée à tout ce que complotent les différents Ministères et à ce qui se passe entre eux.

     Sirus me regarda d’une façon qui me mit mal à l’aise. C’est qu’il avait de ces regards absolument pas naturels, notre routier, de ceux qui, bien qu’ils soient dépourvus de toute trace de mépris ou de colère, vous clouaient sur place, vous faisaient ravaler vos mots et votre fierté, et vous dissuadaient largement de lui tenir tête.

     - Peut-être, mais tu fais partie de ce monde.

     Il sembla se désintéresser totalement de la conversation le temps de saisir son verre et d’y boire une longue gorgée d’eau.

     - Les gens ont trop tendance à l’oublier, reprit-il. Nous sommes tous concernés par les évènements du monde, même s’ils dépassent les frontières de nos villes natales.

     Hakks eut un petit rire à l’entente de cette phrase.

     - Bah, ne t’en fais pas pour ça, je crois que personne à bord ne manifestera un intérêt disproportionné pour Arrakas.

     Il avait évoqué notre ville avec un certain sarcasme, ce qui ne me surprenait guère. Nombreux étaient les Corsaires à bord qui tenaient Arrakas en horreur et semblaient désireux de ne jamais y remettre les pieds.

     - Je sais, rétorqua Sirus. Nous avons tous bien assez arpenté le bitume de la cité pendant les vingt dernières années de notre existence. Je sais bien que tout le monde à bord a à présent les yeux rivés sur le Dehors, sur l’aventure et le rêve qu’il nous apporte et c’est bien normal après tout. Mais ce serait une erreur d’oublier que ce monde, même si l’extrême majorité de son territoire est déserte et sauvage, est tout de même habité par des hommes qui chaque jour apprennent mieux à le dominer. Il se passe des choses étranges actuellement, des choses qui détruisent peu à peu l’équilibre qui avait été instauré entre les cité-bulles et je veux comprendre de quoi il s’agit.

     Sirus tenait là un discours que je n’avais encore jamais entendu. Non seulement parce que jamais personne ne nous avait spécifié le sujet, mais aussi parce que je manquais de curiosité pour ces choses-là, il fallait le reconnaître. J’avais toujours vu les affaires du Ministère d’un œil dubitatif, considérant que toutes ces histoires étaient bien trop sournoises et complexes pour moi. Je ne souhaitais pas prendre part à tout cela, je ne souhaitais que m’évader, découvrir, partir le plus loin possible. Sirus lui semblait s’intéresser de près aux choses du monde, et j’admirai sa rigueur et son habilité à se poser les bonnes questions. Jamais je n’aurais été capable de me faire ces réflexions par moi-même, mais je devais avouer que le sujet avait piqué ma curiosité.

     - Tu crois qu’Arrakas aussi est impliquée là-dedans ? demandai-je.

     - Toutes les cité-bulles sont impliquées, Arrakas ne fait pas exception. Il se peut même qu’elle soit plus impliquée encore que toutes les autres puisqu’elle est la plus puissante et la plus influente de toutes.

     - Alors pourquoi ne nous dit-on rien sur le sujet ? s’enquérit Hakks.

     - Parce que nous sommes des Corsaires et que nous donner trop d’information sur les mœurs du monde actuel risquerait de nous détourner de notre mission initiale. Mais pour être franc je doute que la population soit beaucoup plus informée que nous. La politique arrakane a toujours tendu à laisser les citoyens en dehors des affaires du Ministère.

     - C’est faux ! m’exclamai-je. Je ne prétends pas que le Ministère d’Arrakas soit parfait bien sûr, certains de leurs actes me déplaisent…

     - Comme ce Serment qu’ils nous ont fait signer l’autre jour ! glissa Tokus.

     - … Mais tout de même, le Ministère a très bien pris les choses en main à Arrakas ces dernières années, il faut le reconnaître. Des améliorations notables ont été apportées à tous les niveaux.

     Sirus acquiesça.

     - Bien sûr, je n’ai jamais dit le contraire. Mais c’est pour tout ce qui concerne les affaires extérieures que le Ministère se passe de l’avis des citoyens, qui par ailleurs se gardent bien d’aller voir plus loin. Ils sont satisfaits par les réformes du Ministère au sein de la ville et n’en demandent pas plus. Mais pour ce qui est des affaires extérieures, le Ministère aime gérer ses affaires seul.

     - Et dans les autres villes ? questionnai-je.

     - Chaque ville est un monde à part entière, et diffère totalement de ses voisines sur tous les plans. Vous aurez l’occasion de vous en rendre compte très vite. De la même façon, les Ministères de chaque ville mènent une politique différente.

     Sur ces mots, Sirus se leva, vida son verre d’un trait puis quitta le réfectoire sans plus de cérémonie, comme s’il avait décidé soudainement que nous n’étions plus dignes de son intérêt.

     - Bah… ! m’exclamai-je, quelque peu froissée de ce départ si soudain, d’autant plus que le sujet que nous avions commencé à aborder m’intéressait réellement.

     - Eh oui, que veux-tu… fit Hakks en riant.

     - C’est un homme mystérieux, après tout, ajouta Tokus, il ne peut pas se contenter de quitter la pièce de façon civilisée comme tout le monde.

     Cette remarque m’arracha un sourire. Je savais cependant que les deux chasseurs eux aussi avaient été interpellés par les explications de Sirus, et que le commentaire que venait de lancer Tokus n’était en aucun cas signe de mépris. Ces deux-là, de toutes façons, une fois qu’on avait compris comment ils fonctionnaient, on ne pouvait que les apprécier. Hakks et Tokus aimaient tout le monde et riaient de tout le monde aussi, y compris d’eux-mêmes.

     - Dommage, on commençait à s’aventurer sur des chemins intéressants ! fis-je, étant restée sur ma faim. Il a l’air d’en savoir tellement plus que nous.

     - Eh oui. Les hommes à barbe sont toujours les plus sages, fit Tokus en riant.

     - J’en suis arrivée à me sentir un peu stupide ! avouai-je. C’est vrai, jamais encore je ne m’étais posé de questions sur tout ça, pourtant il a raison, nous faisons partie de ce monde…

     - Ne t’inquiète pas, je pense que nous nous sommes tous sentis stupides aussi quand tu nous a expliqué le fonctionnement du moteur à minerai, fit Hakks en souriant.

     - Parle pour toi mon vieux ! protesta Tokus. N’oublie pas que l’un de nous deux est bien plus futé que l’autre… inutile de te rappeler lequel.

     Hakks rit et reprit :

     - Chacun de nous a ses propres domaines de compétence, Elke. Toi, ce sont les moteurs, Nabion, le réveil au petit matin en hurlant, Neith, l’oubli total de se réveiller… tout ça dépend de nos formations. Sirus lui a étudié ces sujets-là, il est donc normal qu’il nous ai tous laissé perplexes avec ses phrases énigmatiques.

     - C’est très important pour la cohésion d’un groupe, ça, d’avoir un barbu aux phrases énigmatiques, précisa Tokus, l’index levé comme s’il était en train de donner une leçon.

     - Et puis, je crois qu’on en saura plus sur le sujet bien plus tôt qu’on ne le pense, reprit Hakks. On ne peut pas arpenter le monde sans s’y impliquer et je suis prêt à parier que d’ici peu, on aura élucidé bon nombre de ses mystères !

     - Ça c’est bien vrai, approuva Tokus. Foi de Corsaire, nous sommes des aventuriers, pas des touristes ! Et on va le percer à jour, ce monde, et découvrir tout ce qu’il recèle.

     
     

    [Täher] L’après-midi avait été long. Etre pilote m’assurait de disposer de la plus belle vue sur le Dehors, ça oui ! Par contre, je finissais souvent par me sentir terriblement seule sans ma cabine. Allais-je finir moi aussi comme tous ces vieux pilotes défraîchis qui se mettaient à parler avec leur gouvernail ? Même mon Tuteur m’avait avoué qu’il avait fini par en arriver là. Je souris au souvenir de Miggle et m’imaginai la scène, qui était des plus comiques.

     « Les premières semaines de pilotage sont toujours les plus éprouvantes », m’avait-il expliqué un jour. « Le vaisseau, au début de l’aventure, est neuf et reluisant de beauté. Il est fier et impétueux, il suffit donc que ta main lâche le gouvernail une seconde pour qu’il se mette à n’en faire qu’à sa tête ». Je n’avais pu réprimer un rire lorsqu’il m’avait donné cette explication. « Miggle » lui avais-je dit, « pourquoi parles-tu toujours des vaisseaux comme s’ils étaient vivants ? ». Il avait eu l’air profondément offensé et m’avait répondu en haussant le ton : « Mais ils le sont, Täher ! Bien sûr qu’ils le sont ! Crois-tu vraiment qu’il te suffira d’arriver sur le vaisseau avec tes quinze ans de formation derrière toi pour t’en rendre maîtresse dès la première manœuvre ? Ce serait bien trop facile. Le vaisseau est fier, Täher, surtout lorsqu’il n’a pas encore commencé à arpenter le Dehors. Chaque poutre, chaque cordage, chaque rampe à bord respire de force et de fougue et il n’a encore jamais eu de capitaine ! Nous les pilotes, nous commettons tous la même erreur en commençant, ma chérie. Nous pensons que le vaisseau doit se soumettre à nous car c’est à nous que la tâche de le guider a été incombée. Mais c’est une grossière erreur. Personne ne peut soumettre un vaisseau, aussi habile et féroce que soit sa poigne. Il te faut apprendre à l’éduquer, l’habituer à tes mains et à ta présence, l’adopter. Ton vaisseau ne doit pas être ton outil mais ton compagnon route. Vous devez développer une complicité et apprendre à vous connaître et à vous accepter pour mieux naviguer ensemble. Cela prend de longues semaines, tu t’en rendras compte. »

     Durant ma formation, je n’avais jamais su quoi penser de ces histoires, qui revenaient souvent sur le tapis. Un vaisseau était certes une petite perle de technologie, mais il en demeurait un assemblage de poutres, de plaques de métal, de cordes et de mâts ! Lorsque j’exprimais mon scepticisme à Miggle, il insistait toujours davantage. « Tu verras, Täher. Tu es encore très jeune, mais tu comprendras par toi-même lorsque tu commenceras à piloter. Les premières semaines seront longues et éprouvantes, car le vaisseau se montrera résistant, il souhaitera prendre d’autres caps que ceux que tu devras suivre et sera capricieux. Tu devras donc être presque constamment derrière la barre pour la guider. Ais une fois que tu auras cessé d’être sa commanditaire pour devenir son alliée et sa complice, vous pourrez vous partager le travail, ce qui te permettra d’être bien plus libre. Il suivra de lui-même les impulsions que tu lui auras données et gardera le cap quoi qu’il arrive. Tu pourras même le laisser naviguer seul la nuit car il saura vers où aller. Tu verras, Täher. Il n’y a rien de plus exquis que de piloter un vaisseau duquel on est devenu l’ami… »

     Pour le moment, c’était plus contraignant qu’autre chose, et je commençais à prendre au sérieux Miggle et ses drôles d’histoires. Le vaisseau semblait en effet opposer une résistance à mes mouvements. Le gouvernail poussait parfois des grincements tout à fait lugubres lorsque j’essayais de le manier, et il suffisait que je le lâche quelques secondes pour que le vaisseau se mette à dévier de sa trajectoire. Je passais donc mes journées soudée à mon gouvernail, à tal point qu’il me semblait être devenu une extension de mes bras. Les journées étaient longues et fatigantes. Comme j’enviais Elke dans ces moments-là. Elle avait certes une révision quotidienne à effectuer, mais ses moteurs avaient le mérite de tourner tout seuls.

     Heureusement, Nabion nous avait annoncé au repas que nous allions faire deux heures de pause en fin d’après-midi, et nous arrêter dans le lieu de notre choix afin de fouler un peu le Dehors de nos propres jambes. La nouvelle avait été accueillie par des exclamations joyeuses.

     C’est ainsi que, l’heure de l’arrêt approchant, j’avais vu la moitié de l’équipage débarquer dans la cabine de pilotage afin de choisir le lieu approprié pour notre première balade dans le Dehors.

     - Eh, c’est sympa chez toi Täher ! s’exclama Beo en entrant dans la pièce. Si j’avais la même vue que toi depuis mes cuisines, le temps passerait plus vite, ça ouais !

     - Mmh, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée, dis-je en riant. Ça détournerait ton attention et tu ferais brûler tes bons petits plats ! Comme quoi les architectes de ce vaisseau ont pensé à tout.

     En l’espace de quelques minutes, ma cabine de pilotage s’était transformée en salon de discussion. Tout le monde papotait, riait et se lançait des boutades. Un joyeux bordel sévissait tout autour de moi, qui me mis du baume au cœur, moi qui me sentais si seule derrière mon gouvernail quelques minutes auparavant.

     - Eh, qu’est-ce que vous pensez de ce coin-là, ça a l’air pas mal non ? s’exclama Neith en désignant la fenêtre du doigt.

     - C’est une zone marécageuse, répliqua froidement Jilal. Tu tiens à noyer tout l’équipage dès le troisième jour de navigation ?

     - Au moins, on rentrerait dans les annales, fit remarquer Tokus en souriant, provoquant les rires de ses congénères et brisant ainsi la tension que Jilal venait d’instaurer entre lui et Neith.

     Je remerciai mentalement Tokus, et me demandai quel était le problème de Jilal. Il avait une rage en lui qui me faisait presque de la peine. Comment quelqu’un pouvait-il en arriver là ?

     Il était difficile de nous mettre d’accord sur un lieu en particulier où nous arrêter. Comme nous étions en train de traverser d’immenses plaines, le paysage ne variait que très peu et se réduisait en général à une mer d’herbes folles infinie. Au bout d’une vingtaine de minutes, le vaisseau se mit à survoler une petite rivière à l’eau claire et limpide qui mit tout le monde d’accord.

     J’enclenchai la manœuvre d’atterrissage, qui consistait à réduire progressivement la charge magnétique du vaisseau afin qu’il ne tombe pas à terre de façon trop brutale. Une fois que ce fut chose faite et que la Nébuleuse fut stabilisée, je coupai les moteurs.

     - Nous y sommes, déclarai-je, ce qui eut pour effet de faire pousser à tout le monde des gloussements d’excitation. Ils sortirent tous de la cabine à toute vitesse, hâtifs d’aller découvrir le Dehors de près. En l’espace d’une seconde, je me retrouvai seule dans la cabine. Enfin, seule, pas tout à fait. Neith était resté figé, devant la baie vitrée et semblait regarder fixement l’extérieur.

     - Qu’est-ce qu’il y a ? m’enquis-je. Tu serais, tu verras bien mieux une fois dehors !

     - Non, c’est juste que… marmonna-t-il. Regarde bien l’eau !

     Intriguée, je me mis à regarder tout aussi fixement que lui, et compris à quoi il voulait en venir. Le soleil au déclin diffusait une magnifique lumière sur les plaines, et semblait baigné dans une mer de nuages ocre, lesquels se reflétaient dans l’eau. Le rendu était irréel, féérique. La rivière, si l’on l’observait bien, paraissait une veine rouge-orangée, scintillante, sucrée, vivante. Comme si elle abreuvait toute la végétation aux alentours, comme si elle était la source de vie de ce monde.

     Je souris légèrement.

     - Eh ouais. Et je te parie qu’il y en a plein, des paradis comme ça, éparpillés dans le Dehors.

     - Y’a tout à parier là-dessus… répondit Neith, les yeux dans le vague.

     Il poussa un long soupir.

     - Je crois que ça me fait un peu peur tout ça. Pendant toutes ces longues années d’apprentissage j’ai ardemment désiré que ce moment arrive, mais maintenant qu’on est là tous ensemble, je me sens comme emporté parce quelque chose qui me dépasse. Je ne sais pas comment expliquer… je crois que je n’étais simplement pas prêt.

     Je laissai échapper un petit rire. Il se retourna vivement vers moi, comme si je l’avais offensé.

     - Tu trouves ça stupide c’est ça ? fit-il. C’est vrai, je ne suis pas comme Beo, ou ces deux crétins d’Hakks et Tokus… ce n’est pas si facile pour moi.

     - Non, non, rétorquai-je, je ne trouve pas ça stupide du tout, au contraire. Tu sais, quoi que les gens en disent, tout le monde a peur et personne n’est prêt. C’est impossible d’être préparé à vivre une énormité pareille de toute façon. C’est juste que je ne comprends pas pourquoi tout le monde s’évertue à sortir les grands mots théâtraux, à chercher la formulation exacte pour exprimer son malaise… alors qu’on pourrait juste être là, et vivre ce qu’on a à vivre, tu vois ? Te tracasse pas avec de grandes questions sur ta capacité à affronter tout ça, sur le sens profond de cette aventure, de toute façon on ne sait même pas ce qui nous attend au tournant, alors… contente-toi de vivre, c’est tout.

     Neith me regardait comme si je venais de parler une autre langue, mais il semblait boire mes paroles avec avidité.

     Le garçon était assez maladroit dans sa façon d’agir et de s’exprimer, il en attirait presque la compassion. Son manque de confiance en lui transparaissait jusque sur son visage. Néanmoins j’étais touchée qu’il m’ait confié si naturellement ses peurs, comme à une amie de longue date. J’aimais les relations humaines (je n’en avais eu que trop peu pendant ces longues années de formation) et trop nombreux étaient les gens qui érigeaient des barrières entre eux et les autres. Neith avait beau être un adolescent attardé, il me parlait à cœur ouvert, et c’était quelque chose d’appréciable.

     - Allez, viens, l’encourageai-je. Allons rejoindre les autres et conquérir le Dehors.

     
     

     

    [Jinko] La passerelle craqua sous mes pieds tandis que je descendais vers la terre ferme. Elle ployait sous le poids des quatorze personnes qui la piétinaient, hâtives de connaître l’odeur de la terre, de sentir la caresse de l’eau courante sur leurs pieds et des herbes folles qui s’agrippent à vous sur votre passage, comme si elles voulaient vous retenir.

     - Bouse ! Ce que c’est bon d’être là, s’exclama Beo en riant après avoir fait quelques pas entre les herbes.

     - Je ne l’aurais pas mieux exprimé, répondis-je avec un sourire.

     Beo ferma les yeux, écarta les bras et prit une longue et profonde inspiration. Après avoir été enfermé dans ses cuisines toute la journée, ce bol d’air devait lui sembler délectable.

     - Tiens, regarde-moi ça… lui dis-je en indiquant l’avant du vaisseau du doigt.

     Hakks et Tokus semblaient avoir décidé que, non, décidément, descendre par la passerelle pour aller effectuer leur première promenade dans le Dehors, ce n’était pas assez aventureux pour eux. Ils étaient en effet en tain de descendre par la figure de proue, la jolie sirène qui ornait l’avant de notre vaisseau. Malgré la difficulté de l’opération, ils semblaient très bien s’en sortir et la scène était des plus comiques. Tokus commençait à peine la désescalade, s’agrippant à la chevelure de la jolie créature et appuyant ses pieds sur son nez, tandis que Hakks en était déjà au niveau de la poitrine (il ne manqua d’ailleurs pas de lui lancer un « pardonnez-moi de vous importuner, mam’zelle » lorsqu’il prit appui sur son sein droit).

     En voyant la scène, Beo partit dans un de ses énormes rires de gorge comme lui seul en avait le secret. Cela fit moins rire Nabion, qui ne tarda pas à rappliquer en vociférant.

     - Descendez ! ordonna-t-il.

     - C’est ce qu’on fait, mon cap’taine, c’est ce qu’on fait ! lança Tokus.

     - Pauvre Nabion, s’esclaffa Beo lorsque nous nous fûmes éloignés un peu. Ces deux-là vont lui en faire voir de toutes les couleurs.

     Passées ces quelques péripéties, tout le monde s’installa à peu près de la même façon : sur les bords de la rivière, les pieds dans l’eau. Sur tous les visages se lisait la même joie, pure et simple, celle d’être là à goûter au monde pour la première fois.

     Le paysage autour de nous était resplendissant de beauté et sublimé par le soleil couchant qui diffusait d’étranges lumières, chaudes et scintillantes. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’une telle chose fût possible. Comment se pouvait-il que des millions de personnes naissent et meurent sous des Dômes sans jamais avoir ne serait-ce qu’une infime idée de ce spectacle naturel qui se reproduisait chaque jour ? Plus jamais je ne pourrais retourner m’entasser avec deux millions d’inconnus sous un Dôme. Je ne savais pas le moins du monde ce qui allait m’arriver durant ce long périple à bord de la Nébuleuse, mais une chose était sûre : j’étais à ma place.

     
     

    [Nabion] CARNET DE ROUTE : Jour 3

     En fin de journée, nous avons arrêté le vaisseau pendant deux heures et nous sommes descendus dans le Dehors. Je crois que tout le monde à bord attendait ce moment avec impatience. L’escale, de courte durée, n’a souffert d’aucun incident notable. Nos deux chasseurs ont même réussi à pêcher deux poissons aux dimensions tout à fait respectables que Beo nous a préparés pour le repas du soir en les accompagnant d’une sauce délicieuse.

     Sirus calcule que si nous continuons à ce rythme nous devrions voir les montagnes d’ici trois jours. Nous n’avons pour l’instant pris aucun retard, ce qui est bon signe. Jusqu’à présent, l’équipage tient ses promesses.

     
     

    [Lazuli] Toc, toc, toc.

     Trois petits coups secs, frappés à la porte de ma cabine, qui suffirent à me tirer du sommeil profond dans lequel j’étais plongée. J’ouvris péniblement les yeux et constatai que Täger n’était plus là. Elle avait certainement dû se lever aux aurores pour aller prendre les commandes du vaisseau et le mettre en route. Elke, quant à elle, avait visiblement était réveillée elle aussi par les coups toqués à la porte.

     Toc, toc, toc. Encore une fois.

     - Quéquiya ? marmonna Elke, encore à moitié endormie.

     La porte s’ouvrit doucement, et j’eus la surprise de voir entrer Hakks et Tokus.

     - Non mais vous êtes malades ! grogna Elke. Vous savez quelle heure il est ?

     - Tellement tôt que ça me ferait mal de te le dire, fit Hakks.

     - Calme ta colère, mécanicienne vénérée. En fait on vient chercher Lazuli.

     J’ouvris grands les yeux (du moins, aussi grands que le permettait mon état de fatigue).

     - Hein, moi ? … Mais pourquoi ? m’enquéris-je.

     - On t’avait fait une proposition, tu te rappelles ? répondit Hakks. Venir faire une partir de chasse avec nous ! Aujourd’hui c’est déjà le sixième jour de navigation et on va bientôt quitter les plaines alors si on veut ravitailler un peu le garde-manger, c’est maintenant ou jamais.

     - Tu es partante ? me demanda Tokus.

     - Oui, … oui bien sûr, attendez.

     Je fis un effort surhumain pour m’arracher à mon lit, et me hâtai d’aller enfiler quelque chose par-dessus la tenue que j’utilisais pour dormir. Hakks et Tokus se retournèrent poliment pendant que je me changeais.

     - C’est bon, je suis prête, annonçai-je.

     - Bien… A plus tard, mécanicienne de mon cœur ! lança Tokus avant de tourner les talons.

     - … Bande de crétins, maugréa Elke avant de se rendormir aussi sec.

     Nous quittâmes la cabine en faisant le moins de bruit possible. J’emboîtai le pas aux deux chasseurs qui se dirigeaient vers les cales. J’avais déjà entraperçu l’engin dont ils se servaient pour sortir chasser lorsque j’avais chargé les marchandises avant le départ de la Nébuleuse, mais jamais encore je n’avais eu l’occasion de l’observer d’aussi près. Le véhicule devait faire la taille de ma cabine. Il était évidemment bien plus petit que la Nébuleuse mais il y avait dans la soute l’espace suffisant pour transporter quelques bestioles de bonne taille. Il avait une forme ovale et semblait conçu pour allier puissance et légèreté. Je sus tout de suite que j’allais m’y sentir à mon aise.

     - Bien, Lazuli, je te présente notre navette de chasse : la Coquille.

     - Que l’on affectueusement renommée Raoul parce que c’est plus sympathique.

     - Prends place je t’en prie !

     Tokus m’ouvrit la porte de la navette. La petite cabine de pilotage disposait d’une banquette matelassée tout juste assez grande pour s’y asseoir à trois, et au milieu se trouvaient deux manettes qui servaient visiblement à piloter l’appareil. Tout autour du cadran de bord étaient parsemés quelques boutons aux fonctions obscures. Etrangement, de par son aspect, la Coquille semblait résulter d’une technologie plus avancée que celle de la Nébuleuse. Je m’installai dans le véhicule, aussitôt suivie par Hakks.

     - Bon, aujourd’hui, c’est moi qui pilote ! annonça-t-il en prenant place. Tokus, tu m’ouvres s’il te plaît ?

     - Oui m’sieur !

     Tokus, qui était resté à l’extérieur du véhicule, retira quelques verrous et commença à tirer de toutes ses forces sur une poignée de métal. Je connaissais bien cette porte, c’était celle qui permettait d’accéder aux cales depuis l’extérieur du vaisseau. La porte se mit à coulisser, révélant petit à petit le paysage extérieur qui défilait rapidement puisque la Nébuleuse était déjà en marche. Une fois que la porte fut totalement ouverte, Tokus se hâta de venir nous rejoindre.

     - C’est parti, s’exclama-t-il.

     Hakks abaissa un levier et le vombrissement des moteurs se fit entendre. Une seconde plus tard, nous avions franchi la porte sans même que j’aie eu le temps de réaliser.

     - Attendez, mais… la porte ! Il faut la fermer ! scandai-je.

     - Ne t’inquiète pas, me rassura Tokus. Avant de venir te chercher on a demandé à Beo de la fermer derrière nous ! Il le fera d’une minute à l’autre. Maintenant, regarde et profite !

     Sur ces mots, Hakks accéléra brusquement et descendit si bas que la navette frôlait les herbes sur son passage. Mon cœur se serra, je n’avais jamais été très rassurée par ces engins à grande vitesse, mais se trouver à l’intérieur, c’était encore autre chose ! Hakks semblait savoir conduire l’appareil à la perfection, et il fonçait à une vitesse peu croyable.

     Au bout de quelques minutes, je réussis à calmer les battements de mon cœur et décidai de me concentrer sur le paysage. Je me penchai donc vers la fenêtre jusqu’à avoir le nez écrasé contre la vitre. Quel spectacle ! Nous n’étions qu’à quelques mètres du sol, et le paysage défilait à une allure folle. La mer d’herbes n’était plus qu’un immense tapis verdoyant que la Coquille semblait narguer en prenant de la vitesse, en montant, redescendant, virevoltant sans limites. Être là, dans cette petite navette de rien du tout, procurait des sensations incroyables. Je me félicitai mentalement d’avoir été choisie par les deux chasseurs pour partager avec eux ce moment incroyable. A chaque redescente effectuée par la Coquille, je ressentais quelque chose d’indescriptible au niveau de mon ventre. Comme si mon corps lui aussi ne demandait qu’à s’envoler et à se rendre maître du ciel et de la terre. Libre, tout simplement. C’est ce que nous étions tous les trois en cet instant. Libres.

     Je jetai un coup d’œil à Tokus, qui s’était mis à farfouiller dans un grand coffre disposé derrière la banquette.

     - Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je.

     Il en sortit un étrange appareil, long comme un bras humain.

     - On ne peut pas se contenter de profiter de la balade, tu sais. On est là pour chasser. Ceci est une perforeuse, comme on l’appelle dans le métier.

     Je dus en cet instant lui jeter un regard des plus incrédules, car il rit et poursuivit son explication.

     - C’est l’arme qu’on préfère utiliser, Hakks et moi. Elle est assez légère et pratique à utiliser. Regarde, je vais te montrer. D’abord, il faut la charger avec ceci. On appelle ça une pointe – nom très original, je sais.

     Il introduisit un petit objet dans l’embouchure prévue à cet effet, lequel ressemble à une pierre à la pointe extrêmement pointue.

     - Ensuite, lorsque l’on repère un gibier intéressant, on le vise. Le mieux c’est de s’approcher au maximum de la bestiole pour pouvoir être plus précis et de lui tirer juste là, entre les deux yeux.

     Tokus accompagna ses paroles par le mouvement équivalent, et posa délicatement son doigt sur mon front.

     - De cette façon la bête ne souffre pas. Certains chasseurs prennent plaisir à courser l’animal, à la faire courir en tous sens et à l’épuiser pour le tuer à petit feu.

     - Nous, on n’est pas trop axés là-dessus, précisa Hakks.

     - Il n’y a rien de plus triste à voir qu’une proie avec une pointe fichée dans le flanc courir à en perdre haleine pour essayer de sauver sa vie. C’est pour ça que c’est mieux d’être rapide et précis. Une fois que tu as bien ciblé ta proie, tu appuies là.

     Il m’indiqua une gâchette.

     - Cela propulse la pointe, et le tour est joué !

     Je n’étais pas sûre d’être tout à fait enthousiasmée par la perspective d’assister au massacre de pauvres bêtes, à vrai dire, mais je savais bien que c’était essentiel. En revanche j’avais hâte de découvrir la faune du Dehors, que je m’imaginais excentrique et vivace. Il ne m’avait été donné que très peu de fois de voir des animaux. Certaines familles arrakanes possédaient bien quelques créatures pour leur tenir compagnie, mais celles-ci semblaient des éléments du décor plus qu’autre chose, et passaient leur temps à dormir et à regarder passer le temps, comme si quelque chose avait aspiré leur vie. De ce que racontaient Hakks et Tokus, dans le Dehors, ça n’avait rien à voir ! Quel beau spectacle ce devait être que de voir des animaux dans leur habitat naturel.

     Quelques virevoltements plus tard (le temps pour moi de m’habituer un peu à la vitesse de la navette) Tokus poussa un « oh ! » qui indiquait clairement qu’il avait repéré quelque chose. Je me précipitai à la fenêtre, curieuse de voir ce que ça pouvait bien être, et m’émerveillai en apercevant un petit troupeau en contrebas. C’étaient de gros animaux qui m’apparurent comme les magnifiques que j’eus jamais vu, bien qu’ils manquaient clairement de grâce. Ils se tenaient à quatre pattes, lesquels semblaient puissantes. J’aurais été prête à parier qu’un coup dans les côtes aurait suffi à briser quelques os à n’importe qui. Leur ventre était rebondi, et les muscles de leurs flancs étaient saillants. Ces bêtes dégageaient une puissance et une bestialité fantastiques. 

     - Woaw… m’émerveillai-je.

     - Allons Laz, tu ne vas quand même pas croire que toutes les bestioles du Dehors sont comme ça ! se lamenta Tokus. Non, restons sérieux. Ce sont des kondis, les mammifères les plus communs et les plus stupides que l’on puisse trouver. Par contre, ils ont une bonne chair et ce sont de vrais garde-mangers sur pattes. Je vais en abattre un ou deux.

     Laz. Il m’avait appelé Laz. Sans que je fus capable de dire pourquoi, ce petit surnom me toucha, comme s’il marquait le début d’une nouvelle proximité entre les deux chasseurs et moi, comme s’ils me connaissaient, comme s’ils m’acceptaient.

     Il lança un regard espiègle à Hakks.

     - A l’attaque, camarade ! lança-t-il.

     - A vos ordres cap’taine, répondit l’intéressé.

     Il appuya sur l’un des boutons du cadran et la grande vitre qui protégeait tout le cockpit se rétracta lentement pour finalement disparaître complètement, comme avalée par la navette. Nous nous retrouvâmes à l’air libre en un rien de temps. C’en était presque effrayant. Ramenée à la réalité par le vent qui fouettait mon visage, j’avais la sensation que je pouvais tomber à n’importe quel moment et me faire engloutir par la mer d’herbes folles en contrebas. Hakks commença à amorcer la descente, non pas brusquement comme je m’y étais attendue, mais tout en douceur, en tournoyant, en gardant une certaine distance.

     - On essaye d’effrayer les bêtes le moins possible, m’expliqua Tokus, mais elles ne sont pas idiotes. Regarde-les, les voilà qui se mettent à courir.

     En effet, le troupeau de kondis qui montrait déjà des signes de nervosité quelques instants plus tôt avait jugé plus sage d’abandonner sa pâture et de décamper au plus vite.

     - Avec Raoul, ils n’ont aucune chance de fuir, fit Hakks. Sauf quand c’est Tokus qui pilote, évidemment. Il fait ça tellement mal que…

     - Rapproche-toi ! ordonna Tokus, qui avait déjà commencé à viser une bête.

     Hakks s’exécuta et effectua une brusque accélération tout en continuant sa descente. Les bêtes accélérèrent le pas mais ce ne fut pas suffisant. En un éclair, la Coquille rasait les herbes et était là, à quelques mètres d’eux, comme si elle était des leurs, comme si elle aussi était une créature qui courrait dans les plaines. Tokus prit position, se concentra pendant quelques secondes afin de calculer son angle de tir, et appuya sur la gâchette. L’un de kondis s’écroula, et le reste du troupeau continua sa course effrénée.

      - Ne t’arrête pas ! scanda Tokus. Suis le troupeau, j’aimerais en abattre un autre, après on reviendra chercher celui-là. Ils vont nous échapper sinon.

     Hakks eut tôt fait de rattraper les autres, et Tokus en tua un autre avec la même facilité que le précédent. Ce mortel spectacle ne me plaisait qu’à moitié, mais je devais reconnaître tout de même que les garçons étaient très professionnels.

     - Deux tirs, deux kondis ! Alors, qu’est-ce que tu dis de ça ? s’exclama Tokus, victorieux.

     - Un pur coup de chance, mon vieux. D’ailleurs je tiens à te rappeler que la dernière fois tu as du t’y reprendre à trois fois avant que la pauvre bête ne s’arrête enfin de cavaler ! se moqua Hakks.

     Sur ces mots, il fit atterrir la navette tout près de l’endroit où le second kondi était tombé. Tokus sauta en dehors de l’appareil et atterrit avec souplesse à côté du cadavre, tandis que Hakks s’occupait des préparatifs visiblement nécessaires pour charger l’animal à bord. Il abaissa le petit levier qui commandait l’ouverture de la porte de la soute.

     - A ce stade-là, on n’a plus grand-chose à faire, m’expliqua-t-il. Ces bestioles sont un peu massives pour les pauvres humains chétifs que nous sommes, il y a donc un câble rattaché à la soute donc on se sert pour les charger à bord. Je le dirige depuis le cockpit. Tokus doit l’attacher autour de la bête, puis je fais les commandes nécessaires et le câble se rétracte et porte le kondi à notre place.

     Une fois la bête chargée dans la soute, Tokus remonta à bord et la navette redécolla pour se poser près de l’autre kondi afin d’effectuer la même manœuvre.

     - Et en retournant à la Nébuleuse, on aura du boulot, tu peux me croire ! s’exclama Hakks. Une fois que les proies sont tuées, il faut aller assez vite si l’on ne veut pas que la chair pourrisse. Il faut dépecer les animaux et stocker la viande au frais, sans oublier d’en donner une partie au cuistot pour qu’il nous le prépare pour le repas du soir, bien entendu.

     - Ah, ça, c’est sûr, c’est pas pour les gringalets ! ajouta Tokus tout en enroulant le câble autour du corps du kondi. C’est pas très agréable comme boulot, mieux vaut ne pas avoir peur du sang.

     A l’instant même où Tokus faisait cette déclaration commença à se produire un phénomène étrange. La terre se mit à trembler. Tout doucement, d’abord, c’était à peine perceptible, comme un léger frisson. Puis de plus en plus fort, de plus en plus intense. La terre semblait crier sa rage et le chant de colère qu’elle poussait nous secouait et nous ébranlait de la tête aux pieds.

     - Hakks, Tokus ! fit la voix grésillante de Neith dans la petite radio de la navette. Rentrez vite à la Nébuleuse, il se passe un truc pas normal ! Dépêchez-vous bordel !

     Je sentis une peur panique s’emparer de moi. La Nébuleuse se trouvait quelques centaines de mètres derrière nous et sa petite silhouette se distinguait à peine au loin. Notre grand et majestueux vaisseau n’avait plus l’air de rien et semblait si dérisoire face à la fureur qui avait éclaté partout autour de nous. Je jetai un rapide coup d’œil à Hakks. L’air hilare qu’il affichait constamment s’était effacé de son visage. On n’y lisait à présent plus qu’une chose : l’inquiétude.

     - Tokus, dépêche-toi bordel ! cria-t-il à son acolyte.

     - Une seconde, répondit celui-ci, j’ai presque fini…

     Tokus, come s’il n’avait que faire de ce qui se passait autour de lui, était toujours en train d’accrocher le câble tant bien que mal autour du kondi. Le cadavre de l’animal semblait être revenu brusquement à la vie et était victime de violents soubresauts, animé par la féroce énergie de la terre qui tremblait.

     - Laisse tomber pour la bestiole et dépêche-toi de monter crétin !

     Mais Tokus ne semblait pas de cet avis. Il s’évertua tant bien que mal à finir ce qu’il avait commencé, puis sauta agilement dans la navette tandis que le câble commençait à se rétracter, entraînant avec lui le corps de l’animal. Hakks n’attendit pas une seconde de plus pour remettre les moteurs en marche et s’envoler en direction de la Nébuleuse. Je pensais que nous étions tirés d’affaire, mais étrangement, la Coquille semblait continuer à être sujette à des tremblements même au vol. Je vis Hakks grimacer tout en tentant de prendre les commandes du véhicule, sans réellement y parvenir. La petite navette de chasse semblait être devenue folle, et n’obéissait plus à son pilote. Les vibrations qui parcouraient la coque étaient si puissantes qu’elles pénétraient dans mon corps et me faisaient claquer des dents. Je poussai un hurlement, terrorisée, m’imaginant déjà la navette s’écraser au sol et nous avec.

     - Calme-toi Laz, ça va aller, me lança Hakks tout en restant concentré sur ses manettes.

     Bien que le ton de sa réponse ne m’eût absolument pas convaincu, je tentai de prendre sur moi et m’agrippai à la banquette du plus fort que je le pouvais, comme si cela eût pu me sauver. La Nébuleuse n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres, et l’on distinguait déjà la porte des cales, que quelqu’un avait ouverte pour nous. Pendant un instant je fus persuadée que nous allions nous écraser contre la coque du vaisseau, mais Hakks, contre toute attente, réussit tant bien que mal à faire atterrir la Coquille.

     Une fois qu’il eût coupé les moteurs, nous nous hâtâmes de descendre. Tous mes membres tremblaient et je ne pus empêcher quelques larmes de rouler sur mes joues, que j’essuyai aussitôt avec rage du revers de ma manche. J’avais été prise d’une peur indicible, et en sentais encore les échos déchirants dans mon corps. Les deux chasseurs semblaient eux aussi interloqués. Hakks posa sa main sur mon épaule et sembla sur le point de dire quelque chose, mais une violente secousse secoua la Nébuleuse, nous déséquilibrant momentanément.

     - Venez, fermons la porte et allons rejoindre les autres là-haut, proposa Hakks. Bordel, qu’est-ce qu’il se passe !
     

     

    [Täher] Dès la première secousse, j’avais senti quelque chose d’anormal .La Nébuleuse était devenue folle et ne m’obéissait qu’à moitié, comme si une autre énergie bien plus puissante voulait la guider vers d’autres horizons. Je parvenais momentanément à reprendre le contrôle du vaisseau et le perdais dans la minute qui suivait. Rien n’avait pourtant laissé transparaître ce changement brutal. La matinée s’était écoulée, calme et tranquille, et la Nébuleuse avait filé sur les vents sans qu’aucun incident ne se produisît. Ce qui était en train de se produire m’échappait totalement.

       La terre ne se contentait pas seulement de trembler. Elle poussait d’effroyables gémissements, comme si elle était vivante, d’une voix grave et caverneuse. Jamais encore je n’avais entendu parler d’un tel phénomène.

     
     

    [Drizzt] Les secousses avaient mis quelques minutes à se calmer. Tout l’équipage s’était réfugié à l’intérieur du vaisseau, de peur de passer par-dessus-bord,  et personne n’était à même de témoigner exactement de ce qui s’était passé. L’épisode avait, en tout cas, marqué la plupart des esprits et en avaient terrorisé certains. J’avais eu à tranquilliser la petite Lazuli et Beo, qui avaient été pris d’une profonde angoisse. Pour ma part, bien que je fus resté stoïque lors de l’incident, ma curiosité avait été piquée.

     Nous avions eu par la suite une conversation dans la cabine de Nabion, avec le magnéticien, le routier et la pilote, et en étions arrivés à la conclusion qu’il s’agissait d’une manifestation magnétique des plus attendus. Lao avait exprimé ses doutes à ce sujet, en raison de la totale anormalité de la chose. Nous étions en pleine saison creuse et de tels évènements n’avaient aucune raison de se produire, surtout de cette façon. Il n’y avait cependant pas d’autre explication possible, et Lao avait déclaré qu’il se pencherait plus en détails sur la question.

     Par mesure de sécurité, nous nous étions également mis d’accord pour dévier de notre trajectoire. Personne ne savait exactement ce qu’il s’était passé, mais il était clair que si nous suivions la direction choisie au départ – c’est-à-dire contourner les montagnes – nous risquions d’être confrontés une nouvelle fois à cet étrange phénomène, qui, s’il avait cessé de sévir aux alentours du vaisseau, avaient semblé s’éloigner dans la direction que nous nous apprêtions à prendre. Certains avaient vu ça comme un avertissement, d’autres comme un simple phénomène physique, mais afin de ne pas prendre de risques nous avions décidé de passer par le col d’Echinée. La traversée nous prendrait deux jours, peut-être trois, contre douze si nous contournions les montagnes. Cela représenterait en plus un gain de temps, et l’assurance de ne pas se retrouver embarqué dans cette étrange tempête aux caractéristiques improbables.

     Nous n’en étions qu’au sixième jour de navigation, et les premiers imprévus avaient déjà point.

     
     

     

    [Tokus] Personne n’a vu. Ou personne n’a voulu voir.

     Ils se sont entêtés à déclarer que l’étrange phénomène duquel nous avions été victimes était dû à une manifestation magnétique inattendue. Foutaises. N’avaient-ils pourtant pas entendu les gémissements, les étranges sonorités qui semblaient sortir des entrailles mêmes de la terre ? N’avait-ils pas senti cet étrange chant résonner jusqu’à l’intérieur de leurs os ?

     J’ai vu. Lorsque nous étions à bord du pauvre Raoul secoué de tremblements, en train de revenir vers la Nébuleuse, j’ai vu. Hakks était trop concentré sur sa conduite, et Lazuli bien trop paniquée pour pouvoir percevoir quoi que ce soit. Mais moi je l’ai vue. La chose. Car ce n’était pas un phénomène magnétique, oh ça non. J’ai vu une forme immense émerger de la terre, une silhouette sombre et claire à la fois, aux couleurs changeantes et irisées, une forme indéfinie qui semblait mêlée à la terre et distincte à la fois. La terre ne tremblait pas. Elle bougeait, elle se remodelait au contact de cette chose, elle ondulait en harmonie avec ses mouvements. Et surtout, j’ai vu un œil. Un œil immense, cristallin, profond, d'une couleur indéfinissable et troublante. Un œil qui, l’espace d’un bref instant, m’a regardé, et a fait fondre tout mon corps de l’intérieur. C’est comme ça que je l’ai ressenti.

     Ce n’était pas une simple créature. Je les connais sur le bout des doigts, moi, les bestioles qui errent dans le Dehors. Celle-ci était différente. Sa silhouette dégageait une aura de puissance presque intolérable, son regard perçait mon corps. Il y avait comme une magie, un secret ancestral caché au creux de cette chose. Elle est glaçante, terrifiante et rassurante à la fois, elle semblait reine et maîtresse absolue.

    Il y a quelque chose d’étrange sur cette terre. Il y a une présence dont on a omis de nous parler, ou peut-être les autres n’en ont-ils même pas conscience. Il y a quelque chose qu’aucun de nous ne soupçonnait et que personne à bord n’acceptera de croire si je ne divulgue ne serait-ce qu’un seul mot à ce sujet. Mais elle est là, je sais ce que j’ai vu. Elle a beau s’en être allée plus loin, je sais qu’elle est là et qu’un jour ou l’autre nous aurons à recroiser son chemin.   

     


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